Pensive Bodhisattva (National Treasure No. 78) by Unknown, 6th century

Bodhisattva pensif (ancien Trésor national n° 78) – La « Joconde » du musée de Séoul

En 2021, le directeur du Musée national de Corée a annoncé vouloir faire de deux petites statues de bronze doré ce que La Joconde est pour le Louvre : l’œuvre que tout le monde vient voir. Il leur a consacré une salle entière, plongée dans la pénombre, aux murs couverts de terre rouge, où elles sont seules. L’une d’elles, autrefois appelée « Trésor national n° 78 », a été fondue à la fin du VIe siècle. Elle représente un bodhisattva assis, une jambe croisée sur l’autre, les doigts près de la joue, plongé dans ses pensées. Depuis, la « salle de la contemplation » est devenue l’un des lieux les plus visités de Séoul.

En bref

  • Artiste : fondeur anonyme
  • Date : fin du VIe siècle, période des Trois Royaumes
  • Titre coréen : Geumdong mireuk bosal bangasayusang, « Maitreya pensif en bronze doré »
  • Technique : bronze doré
  • Hauteur : environ 83 cm
  • Statut : Trésor national de Corée du Sud depuis décembre 1962 (anciennement n° 78)
  • Mouvement : Période des Trois Royaumes
  • Lieu de conservation : Musée national de Corée, Séoul

Un bodhisattva qui réfléchit

Un bodhisattva est, dans le bouddhisme, un être éveillé qui retarde son entrée dans le nirvana pour aider les autres. Cette statue représente probablement Maitreya, le Bouddha du futur, qui attend dans le ciel le moment de descendre sur terre pour sauver l’humanité. On l’a représenté dans une posture particulière : assis sur un siège rond, la jambe droite croisée sur le genou gauche, le coude droit appuyé sur la cuisse, les doigts effleurant la joue.

Ce n’est pas une image de puissance, mais de pensée. Le visage est calme, les yeux mi-clos, la bouche légèrement souriante. Cette posture, appelée en coréen bangasayu, la « pensée en demi-lotus », était très répandue dans le bouddhisme d’Asie orientale au VIe et au VIIe siècle.

Symbolisme et détails à observer

La couronne. Elle est haute et ornée, avec un motif de soleil et de croissant de lune. C’est ce qui distingue d’abord cette statue de l’autre bodhisattva pensif du musée, plus dépouillé.

Le haut et le bas. Le torse est presque nu, couvert seulement d’une étoffe fine et de rubans qui retombent sur les épaules. En bas, au contraire, un drapé épais tombe en plis réguliers sur le siège. Ce contraste entre la légèreté du haut et la richesse du bas donne à la figure son élégance.

La main. Les doigts de la main droite effleurent la joue sans s’y appuyer. C’est un geste suspendu, à la fois naturel et irréel.

Le sourire. À peine esquissé, il exprime une sérénité intérieure. On l’a souvent comparé au sourire des statues grecques archaïques, signe que la recherche d’un visage idéal traverse les cultures.

La technique. La statue a été fondue en bronze, d’un seul jet, puis dorée. Malgré quatorze siècles, l’or brille encore par endroits. Les parois du bronze sont minces et régulières, ce qui témoigne d’une maîtrise technique exceptionnelle.

Silla ou Baekje ?

Au VIe siècle, la péninsule coréenne est divisée en trois royaumes : Goguryeo au nord, Baekje au sud-ouest et Silla au sud-est. Le bouddhisme, venu de Chine, y est adopté progressivement : à Goguryeo en 372, à Baekje en 384, puis à Silla, officiellement, au VIe siècle. Les rois financent temples et statues.

On ignore dans quel royaume cette statue a été fondue. Son style a été rapproché tour à tour de Silla et de Baekje, et la question reste discutée. On ne connaît pas davantage son lieu de découverte. Elle est entrée dans les collections publiques en 1916, par un don au musée de l’administration coloniale japonaise, et a rejoint après la libération le Musée national de Corée.

Deux bodhisattvas pensifs

Le Musée national de Corée possède un second bodhisattva pensif en bronze doré, autrefois numéroté « Trésor national n° 83 ». Daté du début du VIIe siècle, il mesure 93,5 cm, ce qui en fait le plus grand connu de la période des Trois Royaumes. Il porte une couronne simple et a un visage d’adolescent. Il avait été acheté en 1912 par le musée de la famille royale coréenne à un antiquaire japonais.

Pendant longtemps, les deux statues n’ont été exposées ensemble qu’en de rares occasions : en 1986, 2004 et 2015. Depuis novembre 2021, elles sont présentées côte à côte, de façon permanente, dans la « salle de la contemplation ». La même année, la Corée a abandonné la numérotation de ses trésors nationaux : on ne parle donc plus officiellement de « n° 78 » et « n° 83 », même si ces numéros restent dans l’usage.

La salle de la contemplation

Conçue par l’architecte Choi Wook, la salle mesure 439 m². On y entre par un long couloir sombre. Puis les deux statues apparaissent, isolées sous un éclairage doux, sur fond de murs de terre rouge et sous un plafond légèrement incliné. Il n’y a presque rien d’autre : pas de vitrine imposante, peu de textes. Le visiteur est invité à s’asseoir, à ralentir, à « se perdre dans ses pensées ».

Le succès a été immédiat. La salle est devenue l’une des attractions les plus populaires de Séoul, et les reproductions miniatures des statues, vendues par la boutique du musée, sont régulièrement en rupture de stock. Le directeur du musée voulait que les bodhisattvas deviennent l’icône du musée, comme La Joconde au Louvre : le pari semble gagné.

Héritage et influence

Le bodhisattva pensif est devenu l’un des symboles de la culture coréenne. Il est aussi étroitement lié à l’art japonais. Une statue en bois très proche, conservée au temple Kōryū-ji, à Kyoto, est souvent rapprochée des modèles coréens, et sa parenté avec la statue de Séoul fait l’objet de nombreux débats sur les échanges entre la péninsule et l’archipel à cette époque. Le philosophe allemand Karl Jaspers a d’ailleurs vu dans la statue de Kyoto l’une des plus parfaites expressions de la sérénité humaine.

Et en France ?

La Joconde de Séoul. C’est en pensant au Louvre que le Musée national de Corée a conçu la salle de la contemplation : faire d’une œuvre l’image d’un musée, comme La Joconde à Paris. Mais là où La Joconde attire les foules dans une salle bruyante, le bodhisattva pensif est présenté dans le silence, pour inviter chacun à ralentir.

Deux penseurs. Pour un visiteur français, la comparaison avec Le Penseur de Rodin est tentante. Les deux figures sont assises, la main près du visage, absorbées dans leurs pensées. Mais tout les oppose : le Penseur de Rodin est un corps d’athlète, tendu par l’effort ; le bodhisattva coréen est léger, détendu, souriant. L’un pense en luttant, l’autre en se laissant aller.

L’art bouddhique à Paris. Le musée national des arts asiatiques – Guimet présente l’une des plus importantes collections d’art bouddhique d’Asie en Europe, dont des œuvres coréennes, et permet de découvrir les formes du bouddhisme d’Asie orientale.

Où voir l’œuvre aujourd’hui

Le bodhisattva pensif est exposé au Musée national de Corée, à Séoul, dans la salle de la contemplation, au deuxième étage de la galerie permanente.

  • Accès : station Ichon (ligne 4 et ligne Gyeongui-Jungang du métro de Séoul). L’entrée aux collections permanentes est gratuite.
  • Affluence : le nombre de personnes admises dans la salle peut être limité aux heures de pointe. Venez tôt.
  • Prenez le temps : faites le tour des deux statues ; leurs profils et leurs dos sont aussi beaux que leurs visages.
  • Dans le même musée : la jarre de lune de l’époque Joseon et l’Inwangjesaekdo de Jeong Seon, lorsqu’il est exposé.

Questions fréquentes

Que représente le bodhisattva pensif ?

Probablement Maitreya, le Bouddha du futur, assis en méditation dans l’attente de sa descente sur terre.

De quand date-t-il ?

De la fin du VIe siècle, pendant la période des Trois Royaumes de Corée.

Pourquoi parle-t-on d’« ancien Trésor national n° 78 » ?

La statue a été désignée Trésor national en décembre 1962 sous le numéro 78. En 2021, la Corée a supprimé la numérotation de ses trésors nationaux, mais l’usage du numéro persiste.

Quelle différence avec le « n° 83 » ?

Le second bodhisattva pensif, du début du VIIe siècle, est plus grand (93,5 cm), porte une couronne simple et a un visage plus jeune. Les deux sont exposés ensemble depuis 2021.

Où voir la statue ?

Au Musée national de Corée, à Séoul, dans la salle de la contemplation, avec entrée gratuite.

Il y a quatorze siècles, un fondeur dont on ignore le nom a fait d’un geste – des doigts près d’une joue – une image de la pensée. Aujourd’hui, dans une salle sombre de Séoul, des milliers de visiteurs s’assoient devant lui sans rien dire. Le bodhisattva continue de réfléchir ; et, pour quelques minutes, ceux qui le regardent font de même.

Image : Bodhisattva pensif (ancien Trésor national n° 78) – fin du VIe siècle, Musée national de Corée, Séoul. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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