La Joconde – Non, elle ne vous regarde pas
On dit que le regard de La Joconde vous suit partout dans la salle. C’est faux. En 2019, deux chercheurs de l’université de Bielefeld ont recueilli plus de 2 000 jugements de volontaires sur la direction de ses yeux : en moyenne, elle regarde 15,4 degrés à droite du spectateur, et non droit vers lui. L’« effet Joconde » existe bel et bien – mais le tableau qui lui a donné son nom n’en fait pas partie. Ce petit panneau de 77 sur 53 centimètres est plein de ce genre de légendes, et chacune en dit plus sur nous que sur lui.
En bref
- Artiste : Léonard de Vinci (1452-1519)
- Date : commencé vers 1503 ; Léonard y a vraisemblablement travaillé jusqu’à la fin des années 1510
- Technique : huile sur panneau de peuplier
- Dimensions : 77 × 53 cm
- Modèle : Lisa Gherardini, épouse du marchand florentin Francesco del Giocondo
- Mouvement : Renaissance
- Lieu de conservation : musée du Louvre, Paris, salle des États (salle 711)
Le regard qui ne vous suit pas
L’impression d’être regardé par un portrait, où que l’on se place, porte un nom en psychologie : l’« effet Mona Lisa ». Il est réel. Un visage peint qui regarde droit devant lui, dans un angle de quelques degrés, semble fixer chaque spectateur, quelle que soit sa position.
Gernot Horstmann et Sebastian Loth, de l’université de Bielefeld, en Allemagne, ont voulu le vérifier sur le tableau lui-même. Ils ont montré La Joconde à 24 volontaires, sur écran, sous quinze cadrages différents – du visage entier jusqu’aux seuls yeux –, et leur ont demandé d’indiquer sur une règle l’endroit où se posait son regard. Plus de 2 000 jugements plus tard, le résultat était sans appel : son regard part en moyenne à 15,4 degrés vers la droite du spectateur. Pas assez pour sembler fuir, trop pour sembler nous fixer. Selon les chercheurs, l’expression « effet Mona Lisa » est donc un abus de langage.
Pourquoi tant de gens sont-ils persuadés du contraire ? Probablement parce que nous voulons être regardés par le tableau le plus célèbre du monde. Sur la manière dont notre cerveau réagit – ou ne réagit pas – devant une œuvre, voir notre article Ce que l’art fait au cerveau.
Un sourire qui apparaît et disparaît
Le sourire, lui, change réellement – mais pas sur la toile. La neurobiologiste Margaret Livingstone, de l’université Harvard, a proposé une explication devenue classique : le sourire est surtout porté par des ombres très douces autour de la bouche, que notre vision périphérique perçoit mieux que notre vision centrale. Quand on regarde les yeux, la bouche semble sourire ; quand on fixe la bouche, le sourire s’efface.
Cet effet est le produit du sfumato, la technique que Léonard a portée à sa perfection : des contours fondus dans la pénombre, sans ligne nette. Les analyses du laboratoire des musées de France ont montré que, sur le visage, Léonard a superposé des glacis d’une finesse extrême, de quelques microns d’épaisseur chacun. Il n’y a pas de trait de pinceau visible. Il n’y a que de la lumière qui passe d’une couche à l’autre.
Qui était-elle ?
Le modèle est Lisa Gherardini, née en 1479 à Florence, épouse du riche marchand de soie Francesco del Giocondo – d’où « La Gioconda » en italien et « La Joconde » en français, mais aussi « Mona Lisa », de Monna ou Madonna, « madame ». Le portrait a sans doute été commandé vers 1503, peut-être à l’occasion de la naissance d’un fils ou de l’installation du couple dans une nouvelle maison.
Pendant des siècles, on a pourtant débattu de son identité. La question a été presque tranchée en 2005, à Heidelberg, lorsqu’un spécialiste des manuscrits a découvert dans la marge d’un livre une note datée d’octobre 1503 : un fonctionnaire florentin, Agostino Vespucci, y mentionne que Léonard travaille à un portrait de « Lisa del Giocondo ». Nous racontons cette découverte, avec huit autres, dans Neuf choses que nous avons apprises sur des tableaux célèbres après l’impression de votre manuel.
Léonard n’a jamais livré le tableau à son commanditaire. Il l’a gardé, retouché pendant des années et emporté avec lui lorsqu’il s’est installé en France, en 1516, à l’invitation de François Ier.
Symbolisme et détails à observer
Les mains. Posées l’une sur l’autre, détendues, elles ferment la composition. Léonard les a peintes avec autant de soin que le visage.
Le paysage. Derrière elle s’étend un paysage de rochers, de routes et de cours d’eau, noyé dans une brume bleutée : c’est la perspective atmosphérique, qui fait pâlir et bleuir les lointains. Observez les deux côtés : à gauche, l’horizon paraît plus bas qu’à droite. Ce décalage contribue à l’impression d’un monde à la fois réel et irréel.
Le pont. À droite, au-dessus de l’épaule, un petit pont à arches enjambe une rivière : le seul signe clair de présence humaine dans ce paysage.
Les sourcils. Elle n’en a presque pas. Certains y voient une mode de l’époque ; d’autres pensent qu’ils ont disparu lors d’anciens nettoyages. Des images numériques à haute résolution ont été présentées comme montrant les traces d’un sourcil, mais la question reste discutée.
Le vernis. Ce que nous voyons est assombri et jauni par des couches de vernis anciennes. Le Louvre n’a jamais engagé de nettoyage radical du tableau. Pour imaginer ses couleurs d’origine, il faut aller… à Madrid.
Sa jumelle du Prado
Le musée du Prado conserve une autre Joconde, longtemps considérée comme une copie tardive. Restaurée en 2011-2012, elle a révélé, sous un repeint noir, un paysage lumineux. Les études ont montré qu’elle avait été peinte dans l’atelier de Léonard, par un élève, en parallèle à l’original : les changements apportés à l’original s’y retrouvent. Elle donne une idée des couleurs claires de La Joconde avant les siècles de vernis. Nous évoquons ce cas dans Quelle version regardez-vous ?
Léonard de Vinci
Né en 1452 à Vinci, en Toscane, Léonard est l’archétype de l’homme de la Renaissance : peintre, ingénieur, anatomiste, architecte, auteur de milliers de pages de carnets. Il a pourtant achevé peu de tableaux. Avec La Cène de Milan, La Joconde domine son œuvre peinte.
Il a vécu ses dernières années en France, au manoir du Clos Lucé, à Amboise, où il est mort le 2 mai 1519. Une légende, popularisée par Vasari puis par un tableau d’Ingres, veut que François Ier ait tenu sa tête à son dernier soupir. La plupart des historiens en doutent : le roi se trouvait probablement ailleurs. Mais la légende dit bien l’estime que le roi lui portait.
À sa mort, ses biens passent notamment à son élève Salaì. Le tableau est ensuite acquis par François Ier et entre dans les collections royales.
Comment elle est devenue la plus célèbre du monde
Pendant des siècles, La Joconde est un chef-d’œuvre admiré, mais pas une idole. Tout change le 21 août 1911. Vincenzo Peruggia, un vitrier italien qui avait travaillé au Louvre, la décroche et l’emporte sous sa blouse. Pendant plus de deux ans, le monde entier cherche le tableau ; les journaux publient sa photo à la une ; des foules viennent contempler l’emplacement vide. Peruggia est arrêté à Florence en décembre 1913, en tentant de vendre l’œuvre à un marchand. Il affirme avoir voulu la « rendre » à l’Italie.
Le vol fait d’un tableau une star. Les artistes s’en emparent : Marcel Duchamp lui dessine une moustache dans L.H.O.O.Q. (1919), Andy Warhol la multiplie en sérigraphie, Salvador Dalí se représente en Joconde.
Sa célébrité attire aussi les agressions. En 1956, un visiteur lui lance une pierre, ce qui conduit à la placer sous verre. Depuis, elle a reçu une tasse, un gâteau – lancé en mai 2022 par un homme déguisé, qui a seulement maculé la vitre – et, en janvier 2024, de la soupe projetée par des militantes écologistes. Elle est aujourd’hui protégée par un verre blindé.
Combien vaut La Joconde ?
Elle est inestimable au sens propre : propriété de l’État français, elle est inaliénable et ne peut être vendue. Le seul chiffre connu est une évaluation d’assurance réalisée en 1962, avant son voyage aux États-Unis : 100 millions de dollars, record inscrit au Livre Guinness des records. Corrigée de l’inflation, cette somme représenterait aujourd’hui environ un milliard de dollars.
Et en France ?
La Joconde est en France depuis plus de cinq siècles, et son parcours dans le pays est un résumé de l’histoire de France.
Amboise. C’est au Clos Lucé, la dernière demeure de Léonard, que le tableau a vraisemblablement été achevé. Le manoir, ouvert au public, présente aujourd’hui les maquettes de ses inventions. La tombe de Léonard se trouve tout près, dans la chapelle Saint-Hubert du château d’Amboise.
Des châteaux royaux au palais de Napoléon. Entrée dans les collections de François Ier, La Joconde a longtemps été conservée dans les résidences royales, à Fontainebleau puis à Versailles. Après la Révolution, elle rejoint le Louvre, devenu musée. Napoléon Bonaparte la fait accrocher quelques années dans sa chambre, aux Tuileries, avant qu’elle ne retourne au musée.
La guerre. En 1939, comme des milliers d’œuvres du Louvre, elle est évacuée pour échapper aux bombardements et à l’occupant. Elle passe la guerre cachée dans plusieurs refuges en province, dont le château de Chambord et Montauban, avant de revenir à Paris en 1945.
Ses rares voyages. Depuis, elle n’a quitté la France que deux fois. En 1963, à la demande du président Kennedy, elle a été exposée à Washington et à New York. En 1974, elle a été montrée à Tokyo, puis à Moscou. Elle n’est plus sortie depuis.
Et demain. Le 28 janvier 2025, Emmanuel Macron a annoncé devant elle le projet « Louvre – Nouvelle Renaissance ». La Joconde doit quitter la salle des États pour une salle qui lui sera propre, aménagée sous la Cour carrée, accessible de manière autonome avec un billet spécifique, à l’horizon 2031. Le projet prévoit aussi une nouvelle entrée du côté de la colonnade de Perrault, pour désengorger la pyramide, conçue dans les années 1980 pour quatre millions de visiteurs par an – deux fois moins qu’aujourd’hui.
Où voir La Joconde aujourd’hui
La Joconde est exposée au musée du Louvre, à Paris, dans la salle des États (salle 711), au premier étage de l’aile Denon. En 2024, le Louvre a accueilli 8,7 millions de visiteurs, dont plus des trois quarts venus de l’étranger ; une grande partie d’entre eux passent par cette salle.
- Réservez en ligne : la réservation d’un créneau horaire est fortement recommandée.
- Tarifs : depuis le 14 janvier 2026, le billet coûte 22 € pour les visiteurs résidant dans l’Espace économique européen et 32 € pour les autres. Vérifiez les conditions et les gratuités sur le site du musée.
- Venez à l’ouverture ou en nocturne : la salle est un peu moins bondée.
- Accès : métro Palais-Royal – Musée du Louvre (lignes 1 et 7). Le musée est fermé le mardi.
- Regardez aussi le reste de la salle. En face de La Joconde se trouve le plus grand tableau du Louvre, Les Noces de Cana de Véronèse. Presque personne ne lui tourne le visage.
Dans la Grande Galerie voisine sont exposés d’autres Léonard : La Vierge aux rochers, La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne, La Belle Ferronnière et Saint Jean-Baptiste. Devant eux, on peut souvent prendre tout son temps. À quelques salles de là, ne manquez pas La Liberté guidant le peuple de Delacroix, qui a retrouvé ses couleurs en 2024, ni, au sommet de l’escalier Daru, la Victoire de Samothrace.
Questions fréquentes
La Joconde vous suit-elle vraiment des yeux ?
Non. Une étude de l’université de Bielefeld publiée en 2019 a montré que son regard est orienté en moyenne à 15,4 degrés vers la droite du spectateur. L’« effet Mona Lisa » existe pour d’autres portraits, mais pas pour celui-ci.
Qui est le modèle de La Joconde ?
Lisa Gherardini, épouse du marchand florentin Francesco del Giocondo. L’identification a été confortée en 2005 par la découverte, à la bibliothèque de l’université de Heidelberg, d’une note de 1503 qui mentionne le portrait de « Lisa del Giocondo ».
Pourquoi La Joconde est-elle si célèbre ?
Pour sa technique révolutionnaire, son mystère, et surtout pour son vol en 1911, qui a fait d’elle une célébrité mondiale. Les parodies, les attaques et les foules ont ensuite entretenu le mythe.
Comment La Joconde est-elle arrivée en France ?
Léonard de Vinci l’a apportée lui-même en 1516, lorsqu’il s’est installé à Amboise à l’invitation de François Ier. Le tableau est ensuite entré dans les collections royales, puis au Louvre.
Combien vaut La Joconde ?
Elle est inestimable et inaliénable, car elle appartient à l’État. En 1962, elle a fait l’objet d’une évaluation d’assurance de 100 millions de dollars, un record du Livre Guinness – soit environ un milliard de dollars d’aujourd’hui.
La Joconde va-t-elle changer de salle ?
Oui, selon le projet « Louvre – Nouvelle Renaissance » annoncé en janvier 2025 : elle doit rejoindre une salle dédiée, sous la Cour carrée, à l’horizon 2031.
Devant La Joconde, la plupart des visiteurs restent quelques secondes, derrière une forêt de téléphones. Elle ne les regarde pas. Elle regarde un peu à côté, depuis cinq siècles – et c’est peut-être pour cela qu’on ne cesse de revenir vers elle.
Image : La Joconde – Léonard de Vinci, vers 1503-1519, musée du Louvre. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
