The Last Supper by Leonardo da Vinci, 1498

La Cène – Ni fresque, ni intacte : ce qui reste du chef-d’œuvre de Léonard

La Cène n’est pas une fresque. Pour pouvoir travailler lentement et retoucher à volonté, Léonard de Vinci a peint sur un mur sec, avec une technique expérimentale. Moins de vingt ans plus tard, la peinture commençait déjà à s’écailler. Depuis, elle a survécu à l’humidité, à une porte percée en plein milieu, aux soldats et à un bombardement. Ce que l’on voit aujourd’hui à Milan est le résultat de vingt et un ans de restauration – et une question vertigineuse : que reste-t-il vraiment de la main de Léonard ?

En bref

Pourquoi ce n’est pas une fresque

Une fresque se peint sur un enduit encore humide : les pigments s’y fixent en séchant et font corps avec le mur. C’est une technique rapide, qui ne permet guère de repentirs. Or Léonard travaillait lentement, revenait sans cesse sur ses figures, cherchait les nuances et les ombres que seule la peinture à l’huile permettait.

Il a donc choisi une autre voie : peindre sur un mur déjà sec, préparé avec plusieurs couches, à la détrempe mêlée d’huile. Cela lui donnait la liberté qu’il voulait. Mais la peinture n’a jamais vraiment adhéré au mur. Le réfectoire était humide, la paroi exposée, et dès les premières décennies du XVIe siècle, les témoins décrivent une œuvre qui se dégrade.

Le chef-d’œuvre a donc été condamné par le perfectionnisme même de son auteur.

Le moment que Léonard a choisi

La scène ne montre pas un repas tranquille. Léonard a choisi l’instant qui suit la phrase de Jésus : « L’un de vous me trahira. » La phrase traverse la table comme une onde de choc. Les douze apôtres réagissent chacun à sa manière : indignation, stupeur, incrédulité, douleur.

Pour organiser ce tumulte, Léonard regroupe les apôtres en quatre groupes de trois, deux de chaque côté du Christ. Au centre, Jésus, isolé, est la seule figure immobile. Il forme un triangle stable au milieu de l’agitation.

Toute la perspective converge vers lui. Les lignes du plafond et des tapisseries des murs se rejoignent sur sa tempe droite. Les restaurateurs ont d’ailleurs retrouvé à cet endroit la trace d’un clou : Léonard y avait sans doute attaché des fils pour tracer les lignes de fuite.

Symbolisme et détails à observer

Judas. Il est assis à la droite du Christ – c’est-à-dire à gauche pour le spectateur –, dans le deuxième groupe. Contrairement à la tradition, qui le plaçait seul de l’autre côté de la table, Léonard l’intègre parmi les apôtres. Il est pourtant reconnaissable : son visage est dans l’ombre, il recule, et sa main serre une petite bourse, celle des trente deniers. Devant lui, une salière renversée, présage de malheur.

Pierre. Penché vers Jean, il tient un couteau dans la main droite : une allusion à l’épisode du jardin des Oliviers, où il tranchera l’oreille d’un serviteur.

Jean. Le jeune homme imberbe, aux traits doux, assis immédiatement à la droite de Jésus, est l’apôtre Jean, que la tradition représente toujours ainsi. La théorie selon laquelle il s’agirait de Marie-Madeleine, popularisée par le roman Da Vinci Code, ne repose sur aucun fondement historique.

Thomas. Derrière le Christ, à sa gauche, il lève l’index vers le ciel : ce même doigt qu’il mettra plus tard dans la plaie du Christ ressuscité.

La lumière. Elle vient de la gauche, comme la lumière réelle des fenêtres du réfectoire. Léonard a intégré son tableau à l’architecture du lieu, de sorte que la Cène semble se dérouler dans le prolongement de la salle où mangeaient les moines.

Les mains. Pour Léonard, les gestes sont la parole du corps. Observez comme chaque apôtre « parle » avec ses mains : elles se tendent, se lèvent, se posent sur la poitrine, interrogent.

Cinq siècles de dégâts

L’histoire de La Cène est celle d’une survie.

  • Dès le XVIe siècle, la peinture s’écaille. Au siècle suivant, des visiteurs la décrivent comme presque ruinée.
  • En 1652, les moines font percer une porte dans le mur : elle emporte les pieds du Christ.
  • Au fil des siècles, plusieurs restaurations maladroites recouvrent l’original de repeints.
  • À la fin du XVIIIe siècle, selon une tradition souvent rapportée, des troupes françaises auraient utilisé le réfectoire comme écurie.
  • En août 1943, un bombardement allié détruit une partie du réfectoire. Le mur de La Cène, protégé par des sacs de sable et des échafaudages, tient debout, presque à ciel ouvert.

De 1978 à 1999, la restauratrice Pinin Brambilla Barcilon a mené une restauration d’une durée exceptionnelle : vingt et un ans. Elle a retiré, souvent millimètre par millimètre, les repeints accumulés au fil des siècles pour retrouver ce qui subsistait de la peinture de Léonard. Le résultat est plus pâle, plus lacunaire, mais plus authentique. Il a aussi relancé un débat : à quel point l’image que nous admirons est-elle encore celle que Léonard a peinte ?

C’est l’une des questions que nous posons dans Ce que l’art fait au cerveau : que viennent voir, au juste, les foules qui font le voyage ?

Contexte historique

Léonard arrive à Milan au début des années 1480 et entre au service de Ludovic Sforza, le More, qui gouverne le duché. Il y est à la fois peintre, ingénieur, organisateur de fêtes et architecte. Ludovic veut faire de Santa Maria delle Grazie le sanctuaire de sa famille ; La Cène doit décorer le réfectoire des Dominicains. Au-dessus de la peinture, on voit encore les armoiries des Sforza.

Sur le mur opposé, une autre grande peinture, une Crucifixion peinte par Giovanni Donato da Montorfano en 1495, selon la technique traditionnelle de la fresque, est restée en bien meilleur état. La comparaison entre les deux murs illustre parfaitement le prix de l’audace technique de Léonard.

En remerciement, Ludovic offre à Léonard une vigne à Milan, que l’on peut aujourd’hui visiter à quelques pas du couvent, dans la maison des Atellani.

À propos de Léonard de Vinci

Né en 1452 à Vinci, en Toscane, formé dans l’atelier d’Andrea del Verrocchio à Florence, Léonard est peintre, ingénieur, anatomiste, architecte et l’auteur de milliers de pages de carnets. Il achève peu de tableaux : avec La Joconde, La Cène est le plus célèbre.

Il appartient à la génération qui suit celle de Botticelli, l’auteur de La Naissance de Vénus, et précède de peu Raphaël, dont L’École d’Athènes doit beaucoup à la composition de La Cène.

Il meurt en 1519 à Amboise, en France, où il s’était installé à l’invitation de François Ier.

Et en France ?

La Cène est restée à Milan, mais la France a été obsédée par elle dès sa création.

Un roi qui voulait emporter le mur. En 1499, les troupes du roi de France Louis XII s’emparent de Milan et chassent Ludovic Sforza. Selon le biographe Vasari, le roi aurait tant admiré La Cène qu’il aurait voulu la faire transporter en France, mur compris – projet abandonné, faute de moyen technique pour la déplacer.

Une copie à Écouen. Faute d’original, on commande des copies. En 1506, Gabriel Gouffier, doyen du chapitre de la cathédrale de Sens, commande à Milan à Marco d’Oggiono, un élève de Léonard, une grande copie sur toile. Elle est aujourd’hui conservée au musée national de la Renaissance, au château d’Écouen, au nord de Paris, et a été restaurée en 2013 par les spécialistes du Centre de recherche et de restauration des musées de France. Peinte quand l’original était encore relativement bien conservé, elle donne une idée précieuse de ses couleurs d’origine.

Une Cène tissée pour la cour de France. Les musées du Vatican conservent une tapisserie de soie, d’or et d’argent, reproduisant fidèlement la composition de Léonard, aux dimensions de l’original. Elle avait été commandée par Louise de Savoie et son fils, le futur François Ier. En 1533, François Ier l’a offerte au pape Clément VII, à l’occasion du mariage de la nièce du pontife, Catherine de Médicis, avec son fils Henri, le futur Henri II.

Copies, tapisseries, gravures : c’est ainsi, par ses versions, que La Cène s’est répandue en Europe. Nous expliquons pourquoi tant d’œuvres célèbres existent en plusieurs versions dans Quelle version regardez-vous ?

Où voir l’œuvre aujourd’hui

La Cène se trouve dans l’ancien réfectoire du couvent de Santa Maria delle Grazie, à Milan, site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

  • Réservation indispensable. Pour protéger la peinture, les visiteurs entrent par petits groupes, pour une visite d’environ un quart d’heure, dans un espace où l’air et l’humidité sont contrôlés. Les places partent souvent des semaines, voire des mois, à l’avance : réservez sur le site officiel dès l’ouverture des créneaux.
  • Regardez aussi le mur d’en face, avec la Crucifixion de Montorfano : elle permet de mesurer ce qu’est une véritable fresque bien conservée.
  • Visitez l’église de Santa Maria delle Grazie et sa tribune, dues en partie à l’architecte Bramante.
  • À proximité : la vigne de Léonard, dans la maison des Atellani, et le musée national de la Science et de la Technologie « Léonard de Vinci », qui présente des maquettes de ses machines.
  • Sans aller à Milan : la copie de Marco d’Oggiono au château d’Écouen permet de voir, près de Paris, la composition à grande échelle.

Questions fréquentes

La Cène est-elle une fresque ?

Non. Léonard a peint sur un enduit sec, à la détrempe mêlée d’huile, pour pouvoir travailler lentement et retoucher. Cette technique explique la dégradation très rapide de l’œuvre.

Où est Judas dans La Cène ?

À la droite du Christ – à gauche pour le spectateur –, dans le deuxième groupe d’apôtres. Il a le visage dans l’ombre et serre une bourse, celle des trente deniers. Devant lui, une salière est renversée.

Le personnage à côté de Jésus est-il Marie-Madeleine ?

Non. C’est l’apôtre Jean, traditionnellement représenté jeune et imberbe. La théorie de Marie-Madeleine, popularisée par le Da Vinci Code, n’a aucun fondement historique.

Combien de temps a duré la dernière restauration ?

Vingt et un ans, de 1978 à 1999, sous la direction de Pinin Brambilla Barcilon.

Peut-on voir une copie de La Cène en France ?

Oui. Le musée national de la Renaissance, au château d’Écouen, conserve une grande copie peinte au début du XVIe siècle par Marco d’Oggiono, élève de Léonard.

Faut-il réserver pour voir La Cène ?

Oui, la réservation est obligatoire et doit souvent se faire longtemps à l’avance, car le nombre de visiteurs est très limité.

Léonard a voulu une peinture parfaite et a choisi la technique qui la rendrait fragile. Cinq siècles plus tard, nous regardons ce qui a résisté au temps, à une porte, aux guerres et aux bombes – et nous y voyons encore la plus célèbre des Cènes.

Image : La Cène – Léonard de Vinci, vers 1495-1498, Santa Maria delle Grazie, Milan. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *