The Second of May 1808 by Francisco Goya, 1814

Le Deux Mai 1808 – Les Madrilènes contre les mamelouks de Napoléon

Les cavaliers enturbannés que l’on voit sabrer la foule dans Le Deux Mai 1808 ne sont pas espagnols, ni même français : ce sont des mamelouks, des cavaliers venus d’Égypte, ramenés par Bonaparte de son expédition de 1798 et intégrés à la Garde impériale. Le matin du 2 mai 1808, à Madrid, le maréchal Murat les lance contre les habitants insurgés. Six ans plus tard, Goya peint ce combat de rue. En 1938, pendant la guerre civile espagnole, le tableau est déchiré lors d’un accident de camion ; certains morceaux sont perdus. Il a fallu attendre 2008 pour qu’il retrouve, grâce à de vieilles photographies, les figures qui lui manquaient.

En bref

Le matin du 2 mai

Au printemps 1808, Napoléon a fait entrer ses troupes en Espagne. Madrid est occupée par plusieurs dizaines de milliers de soldats, sous le commandement du maréchal Joachim Murat, beau-frère de l’Empereur. Le 2 mai au matin, la population apprend que les derniers membres de la famille royale vont être emmenés en France. Elle se soulève.

L’un des affrontements les plus violents a lieu près de la Puerta del Sol, au cœur de la ville. Les Madrilènes, armés de couteaux, de bâtons et de quelques fusils, se retrouvent pris entre l’infanterie française venue du Palais royal et la cavalerie arrivée de ses quartiers du Retiro : des dragons, des chasseurs et les mamelouks de la Garde impériale. C’est ce combat de rue que Goya choisit de peindre.

Pourquoi des mamelouks ?

Les mamelouks étaient à l’origine des cavaliers d’élite de l’Égypte ottomane. Pendant l’expédition d’Égypte, Bonaparte en avait affronté, puis recruté. Il les intègre ensuite à sa Garde impériale, où, avec leurs turbans, leurs vêtements colorés et leurs sabres courbes, ils deviennent l’un des corps les plus spectaculaires de l’armée française.

En les plaçant au centre de son tableau, Goya fait un choix fort. Pour les Madrilènes, ces cavaliers exotiques incarnaient l’étranger et l’envahisseur. Le combat contre eux prend ainsi la valeur d’un symbole : un peuple défend sa ville contre une armée venue d’ailleurs. On peut d’ailleurs voir dans ce tableau un écho lointain de la campagne d’Égypte, celle qui conduisit les savants de Bonaparte jusqu’au pied du Grand Sphinx de Gizeh.

Un diptyque pour le retour du roi

À la fin de février 1814, la guerre terminée, Goya écrit au Conseil de régence pour proposer de « perpétuer par le pinceau » les actions héroïques de l’insurrection contre Napoléon. Il peint les deux toiles entre avril et novembre 1814 : le combat du 2 mai, en plein jour, et la répression de la nuit suivante, dans Le Trois Mai 1808. Les deux tableaux forment un récit : la révolte, puis la vengeance.

Goya, qui avait continué à travailler pendant l’occupation et que l’on soupçonnait de sympathies françaises, avait aussi intérêt à afficher son patriotisme au moment du retour du roi Ferdinand VII.

Symbolisme et détails à observer

La mêlée. Il n’y a ni héros central, ni général, ni ordre. Les corps, les chevaux, les armes s’entremêlent. Le tableau est construit comme un tourbillon, sans point de repos pour l’œil.

Le mamelouk tiré à bas. Au centre, un cavalier en vêtements rouges et blancs est arraché de sa selle par un Madrilène, tandis qu’un autre poignarde son cheval. Les mamelouks, symboles de la puissance impériale, sont ici blessés, renversés, tués.

Les couteaux. Les insurgés combattent avec des couteaux et des poignards : ce sont des civils, pas des soldats. La violence est brutale de part et d’autre.

Les couleurs. Les turbans, les vestes rouges et les ors des cavaliers éclatent sur un fond de poussière et de façades indistinctes. Goya peint vite, par grandes touches, pour rendre la confusion du combat.

Les chevaux. Un cheval blanc, au premier plan, s’effondre sous les coups. Son regard affolé répond à ceux des hommes.

Un tableau blessé

Pendant la guerre civile espagnole, en 1937, les chefs-d’œuvre du Prado sont évacués à Valencia pour échapper aux bombardements de Madrid. En 1938, le camion qui transporte Le Deux Mai et Le Trois Mai a un accident à Benicarló, sur la côte méditerranéenne. Transporté sur son châssis, Le Deux Mai se déchire en plusieurs morceaux. Une réparation provisoire est faite au château de Peralada, en Catalogne, mais certains fragments ne peuvent être remis en place.

Pendant soixante-dix ans, le tableau garde la trace de ces pertes, notamment sur son côté gauche. En 2007-2008, pour le bicentenaire de l’insurrection, le Prado le restaure entièrement. Les restaurateurs reconstituent les figures disparues à l’aquarelle, en s’appuyant sur des photographies prises avant l’accident. Ils découvrent aussi qu’une inscription « 2 de mayo » avait été ajoutée dans le ciel au XIXe siècle, puis effacée avant 1890.

À propos de Francisco de Goya

Né en 1746 à Fuendetodos, en Aragon, Goya devient en 1799 premier peintre de la Chambre du roi Charles IV. Sourd depuis une maladie en 1792-1793, il porte sur son temps un regard de plus en plus critique, dans les gravures des Caprices et des Désastres de la guerre. Il peint plus tard les Peintures noires, dont Saturne dévorant son fils, avant de s’exiler à Bordeaux, où il meurt en 1828.

Héritage et influence

Le Deux Mai 1808 est moins célèbre que son pendant, Le Trois Mai, mais il a ouvert lui aussi une nouvelle manière de peindre l’histoire : non plus la bataille ordonnée vue de haut, mais le combat de rue vu de l’intérieur. Seize ans plus tard, Delacroix peindra à son tour un peuple en armes dans les rues d’une capitale avec La Liberté guidant le peuple, dans un tout autre esprit.

Et en France ?

Une armée française dans le tableau. Les adversaires des Madrilènes sont les soldats de Napoléon, commandés par Murat. Le tableau raconte un épisode de l’histoire française vu depuis l’autre camp – ce qui explique qu’il ait été longtemps peu montré en France, tout en fascinant les visiteurs français du Prado.

Un biographe français. En 1867, l’écrivain Charles Yriarte publie à Paris l’une des premières grandes monographies sur Goya. Il y souligne que Le Trois Mai devrait être exposé aux côtés de La Charge des mamelouks : les deux tableaux, pour lui, ne se comprennent qu’ensemble.

Un photographe français. Au XIXe siècle, le photographe français Jean Laurent, installé à Madrid, a réalisé des photographies des œuvres du Prado, dont Le Deux Mai. Les photographies anciennes du tableau, prises avant l’accident de 1938, ont été précieuses pour sa restauration.

Où voir l’œuvre aujourd’hui

Le Deux Mai 1808 est exposé au musée du Prado, à Madrid, aux côtés du Trois Mai 1808, dans les salles consacrées à Goya (habituellement la salle 64, près des deux Majas).

  • Horaires et tarifs : le Prado est ouvert tous les jours. L’entrée est gratuite pendant les deux dernières heures, mais très fréquentée. Vérifiez sur le site du musée et réservez en ligne.
  • Regardez le côté gauche du tableau : c’est là que se trouvaient les principales pertes, reconstituées en 2008.
  • Dans le même musée : La Maja nue, les Peintures noires de Goya et Las Meninas de Velázquez.
  • À Madrid : la Puerta del Sol, où se déroula le combat, et le monument au Deux Mai, place de l’Espagne.

Questions fréquentes

Qui sont les cavaliers en turban ?

Des mamelouks de la Garde impériale de Napoléon, cavaliers d’origine égyptienne ramenés par Bonaparte après l’expédition d’Égypte.

Où se déroule la scène ?

Près de la Puerta del Sol, au centre de Madrid, le matin du 2 mai 1808.

Pourquoi Goya l’a-t-il peint en 1814 ?

Après le départ des Français, il a proposé au Conseil de régence de commémorer l’insurrection de Madrid. Il peint ce tableau et son pendant, Le Trois Mai 1808, entre avril et novembre 1814.

Le tableau a-t-il été endommagé ?

Oui. En 1938, pendant la guerre civile espagnole, il a été déchiré lors d’un accident de camion à Benicarló. Les parties perdues ont été reconstituées lors de la restauration de 2007-2008.

Quelle différence avec Le Trois Mai 1808 ?

Le Deux Mai montre le combat en plein jour ; Le Trois Mai, la répression et les exécutions dans la nuit qui suit. Les deux tableaux forment un diptyque.

Goya a peint le jour où les Madrilènes se sont jetés, couteau à la main, sur les cavaliers d’Égypte de l’Empereur. Le tableau a survécu à l’oubli, à une guerre civile, à un accident de camion. Restauré à partir de vieilles photographies, il montre de nouveau, dans toute sa violence, le premier jour d’une guerre qui allait durer six ans.

Image : Le Deux Mai 1808 – Francisco de Goya, 1814, musée du Prado, Madrid. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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