The Birth of Venus by Sandro Botticelli, 1485

La Naissance de Vénus – Le tableau que l’Italie défend même contre Jean Paul Gaultier

En octobre 2022, la Galerie des Offices de Florence a annoncé qu’elle poursuivait en justice la maison de couture française Jean Paul Gaultier. Motif : sa collection « Le Musée » reproduisait La Naissance de Vénus sur des robes, des foulards et même sur l’arrière d’un pantalon, sans autorisation. Le tableau de Botticelli a plus de cinq siècles et appartient depuis longtemps au domaine public. Mais en Italie, son image reste protégée par la loi comme un bien de la nation. Peu d’œuvres sont défendues avec autant d’acharnement – et peu ont été autant copiées.

En bref

Une déesse sur toile

Au XVe siècle, à Florence, les grands tableaux se peignaient encore presque toujours sur des panneaux de bois. La Naissance de Vénus est peinte sur toile de lin, à la tempera – une peinture à base de jaune d’œuf –, ce qui était inhabituel pour une œuvre de cette ampleur : près de trois mètres de large. La toile, plus légère et moins coûteuse, convenait aux décors des demeures privées, où l’on accrochait les sujets profanes et mythologiques.

Ce choix dit beaucoup de la destination de l’œuvre. Ce n’est pas un retable pour une église, mais un grand décor pour une villa. Le premier témoignage sûr la situe d’ailleurs au XVIe siècle dans la villa de Castello, propriété de Lorenzo di Pierfrancesco de’ Medici, cousin de Laurent le Magnifique. Que celui-ci l’ait commandée est une hypothèse plausible, non une certitude.

Qu’est-ce qui rend cette œuvre inoubliable ?

Pour la première fois depuis l’Antiquité, un peintre consacre une très grande toile à une déesse nue, sans prétexte religieux. Vénus, née de l’écume de la mer selon le mythe, aborde le rivage debout sur une coquille, poussée par les vents.

Sa pose reprend celle des statues antiques de la Venus pudica, la « Vénus pudique », qui cache sa poitrine d’une main et son sexe de l’autre – Botticelli pouvait connaître une telle statue dans les collections des Médicis. Mais son visage n’a rien d’une statue : il est doux, rêveur, un peu absent, comme si elle n’était pas tout à fait arrivée dans notre monde.

Et son corps est impossible. Le cou est trop long, les épaules tombent de manière invraisemblable, le poids repose sur la jambe gauche d’une façon qui la ferait basculer. Botticelli n’ignorait pas l’anatomie : il préfère la ligne à la vraisemblance. Ce qui compte, c’est l’arabesque, la grâce, l’élan. C’est cette beauté légèrement irréelle qui fait la magie du tableau.

Contexte historique

Florence, dans les années 1480, est gouvernée de fait par les Médicis. Autour de Laurent le Magnifique gravitent des poètes et des philosophes, dont Marsile Ficin, qui fait revivre la pensée de Platon. Pour ces humanistes, la beauté du monde visible peut conduire à la beauté divine : Vénus devient alors aussi une figure de l’amour spirituel.

Les historiens rapprochent souvent le tableau des vers d’Ange Politien, poète de la cour, qui décrivent une naissance de Vénus très proche de celle de Botticelli. Mais il faut se méfier des lectures trop savantes : on ignore quel programme précis le peintre a suivi.

Une légende tenace veut que Vénus ait les traits de Simonetta Vespucci, une jeune Génoise mariée à Florence, célébrée comme la plus belle femme de la ville et morte en 1476. Aucun document ne le prouve ; Simonetta était morte depuis près de dix ans quand le tableau a été peint.

Symbolisme et détails à observer

À gauche, les vents. Zéphyr, le vent d’ouest, souffle en tenant enlacée une figure féminine – Aura, la brise, ou Chloris, la nymphe des fleurs, selon les interprétations. Autour d’eux tombent des roses, la fleur de Vénus.

À droite, l’Heure. Une jeune femme, généralement identifiée comme l’une des Heures, déesses des saisons, s’apprête à couvrir Vénus d’un manteau brodé de fleurs. Sa robe, semée de bleuets, est ceinturée de roses. Elle accueille la déesse sur la terre.

La chevelure. Longue, dorée, soulevée par le vent, elle a été rehaussée d’or. Botticelli la peint mèche par mèche, comme un ornement.

La mer. Les vagues forment de petits chevrons réguliers, presque des écailles. Ce n’est pas l’eau d’un paysage réel, mais une mer de conte, sans profondeur.

La lumière. Pas d’ombres franches, pas de source précise : une clarté égale baigne toute la scène. La tempera, mate et lumineuse, renforce cette impression de fraîcheur.

À propos de Sandro Botticelli

Alessandro di Mariano Filipepi, dit Botticelli, naît à Florence vers 1445. Il se forme auprès de Fra Filippo Lippi, dont il hérite la ligne souple et élégante. Protégé des Médicis, il est aussi appelé à Rome en 1481 pour peindre plusieurs fresques sur les murs de la chapelle Sixtine, bien avant que Michel-Ange n’en décore la voûte avec La Création d’Adam.

Après la mort de Laurent le Magnifique, en 1492, et sous l’influence du prédicateur Savonarole, son art devient plus grave et plus religieux. Il meurt en 1510, à peu près oublié. Il faudra attendre le XIXe siècle, et notamment l’admiration des préraphaélites anglais, pour qu’il soit redécouvert et compté parmi les plus grands.

Il appartient à la génération qui précède celle de Léonard de Vinci, l’auteur de La Joconde, et de Raphaël, l’auteur de L’École d’Athènes.

Héritage et influence

La Naissance de Vénus est l’une des images les plus réutilisées au monde : publicités, affiches, couvertures de disques, jeux vidéo. Andy Warhol l’a recadrée et sérigraphiée dans les années 1980. Ursula Andress sortant de l’eau dans James Bond 007 contre Dr. No (1962) est souvent citée comme un écho cinématographique de la scène.

Cette célébrité a un revers juridique. En Italie, le Code des biens culturels et du paysage impose une autorisation et le paiement d’une redevance pour tout usage commercial de l’image d’une œuvre conservée dans un musée public, quel que soit son âge. C’est sur cette base que les Offices ont engagé des poursuites contre Jean Paul Gaultier. Ce régime, propre à l’Italie, est contesté : en 2024, un tribunal allemand a jugé qu’il ne pouvait pas s’appliquer hors du territoire italien.

Et en France ?

Botticelli au Louvre. Le musée du Louvre conserve deux fresques de Botticelli, détachées des murs de la villa Lemmi, près de Florence, et entrées au musée à la fin du XIXe siècle. L’une montre Vénus et les Grâces apportant des présents à une jeune femme, l’autre un jeune homme présenté aux Arts libéraux. On y retrouve, à Paris, les mêmes visages graciles et les mêmes drapés légers que dans La Naissance de Vénus. Au même musée, la Vénus de Milo rappelle à quoi ressemblait une Vénus antique.

Deux autres naissances de Vénus, à Orsay. Le musée d’Orsay conserve deux célèbres variations françaises sur le même thème. En 1863, Alexandre Cabanel expose au Salon une Vénus alanguie sur les vagues, que l’empereur Napoléon III achète aussitôt. La même année, Manet est relégué au Salon des refusés avec Le Déjeuner sur l’herbe : la nudité est admise lorsqu’elle est mythologique, scandaleuse lorsqu’elle est contemporaine. Deux ans plus tard, son Olympia confirmera le scandale. En 1879, William Bouguereau peint à son tour une Naissance de Vénus spectaculaire, entourée de tritons et d’amours. Les comparer avec celle de Botticelli, c’est mesurer quatre siècles de regards sur le corps féminin.

Une affaire franco-italienne. Enfin, c’est une maison française, Jean Paul Gaultier, qui s’est retrouvée au cœur du bras de fer juridique sur l’image de la Vénus de Botticelli, et a révélé au grand public cette particularité du droit italien.

Où voir l’œuvre aujourd’hui

La Naissance de Vénus est exposée à la Galerie des Offices, à Florence, dans les salles consacrées à Botticelli, aux côtés du Printemps.

  • Réservez en ligne : les files d’attente peuvent être très longues, surtout en été.
  • Vérifiez les horaires sur le site du musée ; il est traditionnellement fermé le lundi.
  • Prévoyez au moins deux à trois heures : les Offices réunissent aussi des œuvres de Léonard, Michel-Ange, Raphaël, Titien et Caravage.
  • Ne manquez pas le diptyque des ducs d’Urbin de Piero della Francesca, l’un des portraits les plus célèbres de la Renaissance.

Questions fréquentes

La Naissance de Vénus est-elle peinte sur toile ou sur bois ?

Sur toile de lin, à la tempera. C’était inhabituel à Florence pour une œuvre aussi grande, à une époque où les panneaux de bois dominaient.

Qui a commandé La Naissance de Vénus ?

On ne le sait pas avec certitude. Le tableau est documenté au XVIe siècle dans la villa de Castello de Lorenzo di Pierfrancesco de’ Medici, cousin de Laurent le Magnifique, qui en est souvent considéré comme le commanditaire.

Vénus a-t-elle les traits de Simonetta Vespucci ?

C’est une légende populaire, mais aucun document ne la confirme. Simonetta Vespucci était morte en 1476, environ dix ans avant la réalisation du tableau.

Pourquoi les Offices ont-ils poursuivi Jean Paul Gaultier ?

Parce que la maison de couture avait reproduit le tableau sur des vêtements sans autorisation ni redevance. En Italie, la loi soumet l’usage commercial de l’image des œuvres des musées publics à une autorisation, même lorsque l’œuvre est dans le domaine public.

Quelle est la différence avec Le Printemps ?

Les deux tableaux de Botticelli, exposés côte à côte aux Offices, mettent en scène Vénus. Le Printemps la montre au centre d’un jardin peuplé de figures mythologiques ; La Naissance de Vénus, au moment de son arrivée sur le rivage.

Botticelli a peint une déesse au corps impossible, sur une toile légère destinée à une villa. Cinq siècles plus tard, l’Italie la protège comme un trésor national, jusque devant les tribunaux. Peu d’images ont circulé autant – et si peu librement.

Image : La Naissance de Vénus – Sandro Botticelli, vers 1484-1486, Galerie des Offices, Florence. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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