La Fête de Qingming au bord de la rivière – Un monde de 800 personnages, et une version impériale au Louvre
Le rouleau original de La Fête de Qingming au bord de la rivière, conservé au musée du Palais de Pékin, est si fragile qu’il n’est presque jamais montré : lorsqu’il a été exposé en entier en 2015, pour la première fois depuis près de dix ans, les visiteurs ont fait la queue pendant des heures pour voir ses quelque 800 personnages. À Paris, on a pu en voir une autre version au printemps et à l’été 2025 : un somptueux rouleau peint pour l’empereur Qianlong au XVIIIe siècle, conservé au Louvre grâce à un collectionneur inattendu, Adolphe Thiers.
En bref
- Artiste : Zhang Zeduan (actif au début du XIIe siècle)
- Date : début du XIIe siècle, dynastie des Song du Nord
- Titre chinois : Qingming shanghe tu
- Technique : encre et couleurs légères sur soie, rouleau horizontal
- Dimensions : environ 24,8 × 528 cm
- Mouvement : Dynastie Song
- Lieu de conservation : musée du Palais (Cité interdite), Pékin
Une ville qui se déroule
Ce n’est pas un tableau que l’on regarde d’un coup, mais un rouleau que l’on déroule, de droite à gauche, section par section, comme on lit un livre chinois. Le spectateur voyage avec lui.
À droite, la campagne : des saules, des champs, des ânes chargés, un cortège. Puis la rivière s’anime : des bateaux de commerce remontent le courant, tirés par des haleurs. Au centre, la scène la plus célèbre, autour d’un grand pont de bois en arc, le pont-arc-en-ciel (Hongqiao). Enfin, à gauche, la ville, avec sa porte fortifiée, ses boutiques, ses auberges, ses enseignes et une foule incroyable.
On y compte plus de 800 personnages : marchands, bateliers, porteurs, moines, lettrés, enfants, mendiants, conteurs, médecins, fonctionnaires. Riches et pauvres sont peints avec la même attention. Ce n’est pas une scène de cour, mais une société entière au travail.
Le drame du pont
Arrêtez-vous sur le pont-arc-en-ciel. Un grand bateau s’approche de l’arche, emporté par le courant, et risque de heurter le pont. L’équipage s’affole : on abaisse le mât, on retient le bateau avec des perches, on crie. Sur le pont, les passants se penchent pour regarder, certains lancent des cordes. C’est le moment le plus dramatique du rouleau – une petite catastrophe évitée de justesse, au milieu de la vie ordinaire.
Que signifie « Qingming » ?
Le titre lui-même fait débat. Shanghe tu signifie à peu près « image en remontant (ou le long de) la rivière ». Qingming est plus mystérieux. On y voit le plus souvent la fête de Qingming, au début du printemps, quand on va nettoyer les tombes des ancêtres – le rouleau en montrerait l’animation populaire plutôt que les rites. Mais qingming peut aussi signifier « clair et lumineux », c’est-à-dire « paisible et bien gouverné » : le titre célébrerait alors la prospérité d’un règne. Certains historiens ont même relevé dans le rouleau des indices d’une autre saison.
Un peintre presque inconnu
On ne sait presque rien de Zhang Zeduan. Ce que l’on sait vient d’une courte note ajoutée au rouleau quelques décennies plus tard, sous la dynastie Jin : il serait originaire du Shandong, aurait étudié à la capitale et se serait spécialisé dans la peinture précise des bateaux, des ponts, des chars et des architectures. Il a sans doute travaillé au temps de l’empereur Huizong, lui-même grand peintre et calligraphe.
La ville représentée est très probablement Bianjing, l’actuelle Kaifeng, capitale des Song du Nord et l’une des plus grandes villes du monde de l’époque. En 1127, elle tombe aux mains des Jurchen de la dynastie Jin. Vu avec le recul, le rouleau devient le portrait d’un monde sur le point de disparaître.
Symbolisme et détails à observer
- Les enseignes : les boutiques affichent leurs noms et leurs spécialités en calligraphie – une auberge, un marchand de vin, une pharmacie.
- Les bateaux : la diversité des embarcations, du grand navire de commerce à la simple barque, montre l’importance du canal pour l’approvisionnement de la capitale.
- Les métiers : porteurs, charpentiers, conteurs, diseurs de bonne aventure – chacun a son geste.
- L’architecture : maisons à étages, toits de tuiles, porte de la ville : le rouleau est une source précieuse pour les historiens de l’architecture.
- La couleur : surtout de l’encre, rehaussée de couleurs légères. La précision du trait, plus que la couleur, fait la force du rouleau.
On a souvent surnommé ce rouleau la « Joconde chinoise ». La comparaison est trompeuse : là où La Joconde concentre tout sur un visage et un mystère, le Qingming shanghe tu déploie des centaines de vies ordinaires. Il ferait plutôt penser aux grandes scènes populaires de Bruegel, comme Les Chasseurs dans la neige.
Un trésor caché, puis retrouvé
Au fil des siècles, le rouleau passe entre les mains de collectionneurs et entre plusieurs fois dans les collections impériales. Au XXe siècle, le dernier empereur, Puyi, l’emporte en Mandchourie. Après la Seconde Guerre mondiale, il revient à Pékin, et en 1954, les chercheurs chinois annoncent l’avoir identifié au musée du Palais. La plupart des spécialistes y voient aujourd’hui la plus ancienne version connue du Qingming shanghe tu.
Combien de Qingming ?
Le rouleau de Zhang Zeduan a été copié, imité et réinventé pendant des siècles. Chaque époque y a ajouté ses costumes, ses architectures, ses métiers. Au XVIe siècle, le grand peintre Qiu Ying en donne une version célèbre ; en 1736, cinq peintres de la cour impériale en réalisent une autre, longue de plus de onze mètres, aujourd’hui au musée national du Palais de Taipei, qui conserve à lui seul huit rouleaux sur ce thème.
Longtemps considérées comme de simples copies, ces versions sont aujourd’hui étudiées comme des œuvres à part entière. Nous évoquons ce phénomène des œuvres en plusieurs versions dans Quelle version regardez-vous ?
Héritage et influence
Le rouleau est devenu un symbole de la culture chinoise. En 2010, à l’Exposition universelle de Shanghai, une version animée géante était l’une des attractions du pavillon chinois. Il est reproduit sous toutes les formes et étudié par les historiens comme une source sur la vie urbaine sous les Song.
Dans l’art d’Asie orientale, il rejoint d’autres grandes œuvres de cour qui ont marqué leur pays, comme le paravent coréen Irworobongdo.
Et en France ?
Un Qingming au Louvre. C’est un fait peu connu : le musée du Louvre conserve plus de 600 œuvres chinoises, provenant pour l’essentiel des collections d’Adolphe Thiers, d’Adèle de Rothschild et des anciennes collections royales. Thiers – journaliste, historien, ministre, puis président de la République – était aussi un collectionneur passionné de Chine.
Du 14 mai au 25 août 2025, le Louvre lui a consacré l’exposition « Une passion chinoise. La collection de monsieur Thiers ». Parmi plus de 170 œuvres, la pièce maîtresse était un rouleau du Qingming shanghe tu réalisé pour l’empereur Qianlong, au XVIIIe siècle, par un peintre de la cour, Yao Wenhan. On pouvait y suivre, à Paris, la même promenade le long de la rivière, transposée dans le monde raffiné de la cour des Qing.
Voir l’art chinois à Paris. En dehors des expositions temporaires du Louvre, le musée national des arts asiatiques – Guimet et le musée Cernuschi présentent de riches collections de peinture et d’objets chinois.
Où voir l’œuvre aujourd’hui
L’original est conservé au musée du Palais, dans la Cité interdite, à Pékin.
- Il n’est presque jamais exposé. En raison de sa fragilité, le rouleau n’est montré qu’en de rares occasions, souvent pour quelques semaines. La dernière présentation intégrale très médiatisée a eu lieu de septembre à novembre 2015. Avant de vous déplacer, vérifiez sur le site du musée du Palais s’il est présenté.
- Réservez en ligne : l’entrée de la Cité interdite est limitée et se fait sur réservation, avec une pièce d’identité.
- À Taipei, le musée national du Palais présente régulièrement ses propres versions, notamment au moment de la fête de Qingming, au début d’avril.
- En ligne, plusieurs musées et universités proposent des reproductions numériques du rouleau, idéales pour explorer chaque détail.
Questions fréquentes
Combien de personnages compte le rouleau ?
Plus de 800, selon les comptages, ainsi que des dizaines d’animaux, de bateaux et de bâtiments.
Que signifie le titre ?
Shanghe tu signifie « image le long de la rivière ». Qingming désigne le plus souvent la fête de printemps consacrée aux ancêtres, mais peut aussi signifier « paisible et bien gouverné ».
Qui était Zhang Zeduan ?
Un peintre du début du XIIe siècle, dont on ne sait presque rien, sinon ce qu’en dit une note ajoutée au rouleau sous la dynastie Jin.
Peut-on voir l’original ?
Très rarement. Il n’est exposé qu’en de rares occasions au musée du Palais de Pékin, la dernière grande présentation intégrale datant de 2015.
Existe-t-il une version en France ?
Oui : le Louvre conserve un rouleau du Qingming shanghe tu réalisé pour l’empereur Qianlong, provenant de la collection d’Adolphe Thiers, présenté lors de l’exposition « Une passion chinoise » en 2025.
Zhang Zeduan a peint une ville entière, ses marchands, ses bateliers, son pont menacé par un bateau trop grand. Cette ville a disparu quelques années plus tard, mais elle continue de vivre sur cinq mètres de soie – et ses copies, de Pékin à Taipei et jusqu’au Louvre, la font revivre à chaque époque.
Image : La Fête de Qingming au bord de la rivière (détail) – attribué à Zhang Zeduan, début du XIIe siècle, musée du Palais, Pékin. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
