Moon Jar (Joseon White Porcelain) by Unknown, 18th century

Jarre de lune en porcelaine blanche Joseon – Deux moitiés, une lune, et des millions aux enchères

En 1935, un potier anglais, Bernard Leach, achète chez un antiquaire de Séoul une grande jarre blanche, ronde et un peu de travers. Il dira plus tard que posséder un tel objet, c’était comme « posséder un morceau de bonheur ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, il la confie à son amie, la céramiste Lucie Rie, qui la garde dans son atelier londonien. Elle est aujourd’hui au British Museum. Ces jarres, que les Coréens appellent dal hangari, « jarres de lune », n’ont été produites qu’en Corée, pendant à peine un siècle. En 2023, l’une d’elles a été vendue plus de 4,5 millions de dollars.

En bref

  • Artiste : potiers anonymes des ateliers royaux
  • Date : fin du XVIIe siècle – XVIIIe siècle
  • Nom coréen : baekja dal hangari, « jarre de lune en porcelaine blanche »
  • Technique : porcelaine blanche, deux moitiés tournées séparément puis assemblées, glaçure transparente
  • Dimensions : généralement plus de 40 cm de haut ; 41 cm pour l’exemplaire du Musée national de Corée
  • Mouvement : Art Joseon
  • Où en voir : Musée national de Corée, Séoul (Trésor n° 1437), et d’autres musées en Corée et dans le monde

Une forme que l’on ne trouve qu’en Corée

La porcelaine était fabriquée dans de nombreux pays au XVIIIe siècle. Mais ces grandes jarres sphériques, d’un blanc laiteux, sans décor, n’existent qu’en Corée, sous la dynastie Joseon. Elles ont été produites entre la fin du XVIIe siècle et le XVIIIe siècle, notamment dans les fours officiels de Geumsa-ri, dans la région de Gwangju, qui fournissaient la cour.

Ce n’étaient pas des objets de décoration. On y conservait du riz, de la sauce de soja ou de l’alcool ; on y disposait parfois des fleurs. Seule une petite partie a survécu : on estime souvent qu’il en reste une vingtaine d’exemplaires anciens.

Deux moitiés et la gravité

Une jarre de cette taille ne pouvait pas être tournée d’un seul tenant : l’argile se serait effondrée sous son propre poids. Les potiers tournaient donc deux grands bols, puis les assemblaient par leur ouverture, avant la cuisson. La jointure reste souvent visible : un léger renflement au milieu de la panse.

Pendant la cuisson, à très haute température, la jarre se déforme un peu. Elle s’affaisse d’un côté, se bombe de l’autre. Comme l’explique le Musée national de Corée, son charme naît de cette « harmonie » entre la force de la gravité, qui tire l’argile vers le bas, et la volonté du potier de lui donner une forme pleine. Aucune jarre n’est parfaitement ronde, et aucune n’est semblable à une autre.

Symbolisme et détails à observer

Le blanc. Il n’est jamais uniforme. Selon la pâte, la glaçure et la cuisson, il tire vers l’ivoire, le gris bleuté ou le crème. Un peintre coréen disait que « tous les blancs sont différents ».

La jointure. Cherchez au milieu de la jarre la ligne où les deux moitiés se rejoignent. C’est la trace la plus visible du geste du potier.

Les accidents de cuisson. Certaines jarres portent des taches de couleur pêche ou des craquelures fines dans la glaçure, nées du hasard du feu. On les considère aujourd’hui comme des qualités.

La sobriété. Pas de décor, pas de signature. Le blanc, la forme et la lumière suffisent. Cette austérité correspond à l’idéal des lettrés confucéens de l’époque Joseon, qui valorisaient la frugalité et la retenue.

Une icône du XXe siècle

Le nom de « jarre de lune » est moderne : il vient de la forme ronde et de la couleur, qui évoquent la pleine lune. C’est au XXe siècle que ces jarres sont devenues célèbres. Après la Seconde Guerre mondiale, une génération d’artistes et d’historiens coréens, désireux de reconstruire une histoire de l’art nationale après la colonisation japonaise, en a fait un emblème. Leur forme simple résonnait aussi avec le goût moderne pour le dépouillement – celui-là même que l’on retrouve chez Mondrian, avec sa Composition avec rouge, bleu et jaune.

Aujourd’hui, la jarre de lune est partout : dans l’œuvre de nombreux céramistes contemporains, dans le design, dans la publicité, jusque dans les souvenirs touristiques. Une ancienne directrice du Victoria and Albert Museum de Londres l’a qualifiée d’« icône de l’identité coréenne ». Le chanteur RM, du groupe BTS, ou l’écrivain Alain de Botton comptent parmi ses admirateurs.

Le marché de l’art l’a suivie : en mars 2023, une jarre de lune du XVIIIe siècle a été vendue plus de 4,5 millions de dollars chez Christie’s à New York ; en mars 2025, une autre a dépassé 2,8 millions de dollars.

Les grandes jarres de Corée

En Corée, plusieurs jarres de lune sont protégées comme biens culturels. Le Musée national de Corée conserve l’une des plus belles, classée Trésor sous le n° 1437 : elle mesure 41 cm, date du début du XVIIIe siècle, et présente une légère déformation et de fines craquelures dans sa glaçure. D’autres, plus grandes encore, ont été désignées Trésors nationaux : l’une, de 49 cm, appartient au musée de l’université de Yongin, une autre, de 44 cm, au Leeum, Samsung Museum of Art, à Séoul – le musée qui conserve aussi le Geumgangjeondo de Jeong Seon.

Les jarres de lune sont contemporaines des grands paysages de Jeong Seon, comme l’Inwangjesaekdo, peint en 1751 : le même XVIIIe siècle de Joseon, épris de simplicité et de vérité.

Et en France ?

Une exposition pour l’Année France-Corée. En 2015-2016, pour l’Année France-Corée, la Réunion des musées nationaux–Grand Palais et le Musée national de Corée, avec le concours de Sèvres–Cité de la céramique, ont organisé l’exposition « La Terre, le Feu, l’Esprit – Chefs-d’œuvre de la céramique coréenne ». Les jarres de lune y figuraient parmi les pièces les plus remarquées.

Une jarre de lune au musée Cernuschi. Le musée Cernuschi, musée des arts de l’Asie de la Ville de Paris, conserve une jarre de lune contemporaine du céramiste coréen Shin Chul, réalisée en 2014 et entrée dans les collections en 2016. Elle témoigne de la vitalité de cette forme, encore travaillée aujourd’hui par de nombreux potiers coréens selon les techniques héritées de l’époque Joseon.

La lune à Guimet en 2026. En 2026, le musée Guimet consacre une année entière à la Corée. L’artiste coréenne Seulgi Lee, installée à Paris depuis 1992, y a conçu « DAL DARI, La Lune et les Jambes » : dal, en coréen, signifie la lune, celle-là même qui a donné son nom aux dal hangari. La lune, rappelle le musée, occupe une place centrale dans l’art et la culture coréenne, au moins depuis l’époque Joseon – comme en témoigne aussi le paravent royal de l’Irworobongdo.

Où voir une jarre de lune aujourd’hui

  • À Séoul : au Musée national de Corée, dans le quartier de Yongsan, où l’entrée aux collections permanentes est gratuite. Dans le même musée, ne manquez pas le Bodhisattva pensif. D’autres jarres sont conservées au Leeum et dans plusieurs musées coréens.
  • À Londres : au British Museum, la jarre de Bernard Leach, acquise en 1999.
  • À New York : au Metropolitan Museum of Art, une jarre de la seconde moitié du XVIIIe siècle, aux taches de couleur pêche – pas toujours exposée.
  • À Paris : une jarre de lune contemporaine au musée Cernuschi, et la programmation coréenne du musée Guimet en 2026. Vérifiez sur les sites des musées ce qui est présenté.

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de « jarre de lune » ?

À cause de sa forme ronde et de son blanc laiteux, qui évoquent la pleine lune. Le nom coréen dal hangari signifie « jarre de lune ». Ce nom est moderne.

Comment les jarres de lune étaient-elles fabriquées ?

Les potiers tournaient deux moitiés séparément, puis les assemblaient avant la cuisson. La jointure est souvent visible au milieu de la jarre, et la cuisson déformait légèrement l’ensemble.

Existe-t-il des jarres de lune ailleurs qu’en Corée ?

Non : ce type de jarre est propre à la Corée de l’époque Joseon. Il a été produit de la fin du XVIIe siècle au XVIIIe siècle.

Combien vaut une jarre de lune ?

Les exemplaires anciens dépassent souvent le million de dollars aux enchères. En mars 2023, l’un d’eux a été vendu plus de 4,5 millions de dollars chez Christie’s.

Peut-on voir une jarre de lune en France ?

Le musée Cernuschi, à Paris, conserve une jarre de lune contemporaine du céramiste Shin Chul. Les grandes jarres anciennes se trouvent principalement en Corée, à Londres et à New York.

Deux bols d’argile, assemblés, cuits, un peu affaissés : c’est tout. Les potiers de Joseon ne signaient pas leurs jarres et ne pensaient sans doute pas faire œuvre d’art. Trois siècles plus tard, leurs pots à riz sont devenus l’image d’un pays et de toute une idée de la beauté – ronde, blanche et imparfaite, comme la lune.

Image : Jarre de lune en porcelaine blanche (Trésor national, anciennement n° 262), XVIIIe siècle, musée de l’université de Yongin. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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