Vue de Delft – « Le plus beau tableau du monde », selon Proust
« Depuis que j’ai vu au musée de La Haye la Vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde. » C’est Marcel Proust qui l’écrit, en mai 1921, à son ami Jean-Louis Vaudoyer. Quelques semaines plus tôt, déjà très malade, il est allé revoir le tableau, prêté pour une exposition à Paris, au Jeu de Paume, et y a été pris d’un malaise. Il en a tiré l’une des scènes les plus célèbres de la littérature française : la mort de l’écrivain Bergotte, foudroyé devant un « petit pan de mur jaune ».
En bref
- Artiste : Johannes Vermeer (1632-1675)
- Date : vers 1660-1661
- Technique : huile sur toile
- Dimensions : 96,7 × 115,7 cm
- Mouvement : Siècle d’or néerlandais
- Lieu de conservation : Mauritshuis, La Haye, depuis 1822
Une ville vue depuis l’eau
Vermeer a passé toute sa vie à Delft, une ville prospère de Hollande, célèbre pour ses faïences. Il en a peint les intérieurs, les servantes, les ruelles. Mais une seule fois, il a représenté la ville entière. Il s’est placé au sud, au-delà d’un bassin du port, et a peint la ville de l’autre côté de l’eau : les remparts, les portes de Schiedam et de Rotterdam, les toits, les clochers.
Au premier plan, sur une langue de sable rose, quelques personnages bavardent. Des bateaux sont amarrés à droite. Au-dessus, un immense ciel nuageux occupe plus de la moitié de la toile. Le tableau a probablement été réalisé pour Pieter van Ruijven, le principal collectionneur de Vermeer, qui posséda environ la moitié de son œuvre.
Ombre et soleil
Ce qui frappe d’abord, c’est la lumière. Un nuage sombre plonge les remparts du premier plan dans l’ombre, tandis qu’au fond, les toits de la ville éclatent au soleil. La tour de la Nouvelle Église, où repose Guillaume d’Orange, le fondateur de la nation, brille en pleine lumière, comme un signe.
Vermeer ne peint pas une carte postale. Il recompose légèrement la vue, rapproche ou aligne certains bâtiments, pour créer une ville idéale, calme, presque suspendue dans le temps. L’eau du bassin, à peine ridée, reflète les façades.
Symbolisme et détails à observer
Le ciel. Il occupe plus de la moitié du tableau. Les nuages, lourds en haut, plus légers vers l’horizon, sont peints avec une infinie variété de gris et de blancs.
Les reflets. Sous les remparts, les reflets des bâtiments s’étirent dans l’eau en longues bandes sombres. Vermeer y glisse des touches de lumière qui font vibrer la surface.
La matière. Approchez-vous : sur les bateaux et les briques, Vermeer a mêlé du sable à sa peinture et posé de petits points clairs en relief, qui accrochent la lumière comme de vraies surfaces.
Les personnages. Minuscules, à gauche, deux femmes conversent, un homme passe. Proust les décrira comme « des personnages en bleu ».
Le petit pan de mur jaune. Sur la droite du tableau, quelque part entre les toits ensoleillés, se trouve le fameux « petit pan de mur jaune » de Proust. On débat encore pour savoir s’il s’agit d’un mur, d’un toit ou d’un auvent – le mystère fait partie de sa légende.
À propos de Johannes Vermeer
Johannes Vermeer naît à Delft en 1632. Il est reçu maître à la guilde de Saint-Luc, qui l’élira deux fois à sa tête, épouse Catharina Bolnes, avec qui il aura quinze enfants, dont onze survivront, et travaille aussi comme marchand d’art. Il peint lentement, et l’on ne connaît de lui qu’une trentaine et quelques tableaux. Il meurt en 1675, ruiné par la crise qui frappe les Pays-Bas.
Ses autres chefs-d’œuvre célèbres sont La Jeune Fille à la perle, également au Mauritshuis, et La Laitière, au Rijksmuseum. Son autre vue de Delft, plus intime, La Ruelle, est aussi au Rijksmuseum.
Héritage et influence
Dès 1696, lors de la vente de la collection Dissius, à Amsterdam, la Vue de Delft atteint 200 florins, l’un des prix les plus élevés de la vente. Elle passe ensuite dans la famille du négociant Willem Philip Kops. En 1822, ses descendants la mettent aux enchères.
Le directeur du Mauritshuis conseille alors au ministre de ne pas l’acheter : selon lui, le tableau ne conviendrait pas au musée. Il est pourtant acquis pour l’État néerlandais, pour 2 900 florins, et le roi décide de l’exposer au Mauritshuis, à La Haye, plutôt qu’à Amsterdam. Il ne l’a plus quitté depuis, sinon pour de rares prêts.
Et en France ?
Un critique français redécouvre Vermeer. Au XIXe siècle, Vermeer est presque oublié. Le critique français Théophile Thoré, qui écrit sous le nom de William Bürger, est saisi par la Vue de Delft au Mauritshuis. Il consacre ensuite des années à retrouver les tableaux du peintre et publie en 1866, dans la Gazette des Beaux-Arts, les articles qui le rendent célèbre. Nous racontons son rôle dans notre article sur La Jeune Fille à la perle.
Proust, de La Haye au Jeu de Paume. En 1902, Marcel Proust visite le Mauritshuis et découvre le tableau. Vermeer devient son peintre préféré. En avril-mai 1921, le musée de La Haye prête la Vue de Delft et La Jeune Fille à la perle à une exposition de peinture hollandaise au musée du Jeu de Paume, à Paris. Le critique Jean-Louis Vaudoyer publie à cette occasion des articles sur Vermeer. Proust, malade, sort de sa chambre pour aller voir l’exposition avec lui, et y est pris d’un malaise.
La mort de Bergotte. Proust transpose cet épisode dans La Prisonnière, publiée en 1923, après sa mort. L’écrivain Bergotte, malade, lit dans un journal qu’un critique a remarqué dans la Vue de Delft « un petit pan de mur jaune » si bien peint qu’il ressemble à une précieuse œuvre d’art chinoise. Il se rend à l’exposition et, devant le tableau, pense à ses propres livres : « il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune ». Il s’effondre et meurt. C’est l’une des plus belles pages jamais écrites sur un tableau.
Où voir l’œuvre aujourd’hui
La Vue de Delft est exposée au Mauritshuis, un petit palais du XVIIe siècle au bord de l’étang du Hofvijver, au centre de La Haye.
- Réservez en ligne et venez tôt : la salle de Vermeer est la plus fréquentée du musée. Vérifiez les horaires sur le site.
- Asseyez-vous sur la banquette, face au tableau, comme Bergotte – et cherchez le petit pan de mur jaune, sur la droite.
- Dans la même salle ou à proximité : La Jeune Fille à la perle, ainsi que des œuvres de Rembrandt, Frans Hals et Jan Steen.
- À Delft, à quelques minutes de train, on peut se rendre sur le quai d’où Vermeer a peint sa vue ; la ville a beaucoup changé, mais la Nouvelle Église domine toujours le paysage.
Questions fréquentes
Qui a dit que c’était « le plus beau tableau du monde » ?
Marcel Proust, dans une lettre à Jean-Louis Vaudoyer, en mai 1921 : « Depuis que j’ai vu au musée de La Haye la Vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde. »
Qu’est-ce que le « petit pan de mur jaune » ?
Un détail de la partie droite du tableau, rendu célèbre par Proust dans La Prisonnière, où l’écrivain Bergotte meurt en le contemplant. On discute encore pour savoir de quel élément il s’agit exactement.
Le tableau est-il venu à Paris ?
Oui, en 1921, pour une exposition de peinture hollandaise au Jeu de Paume. Proust est allé l’y revoir quelques mois avant sa mort.
Comment est-il arrivé au Mauritshuis ?
Il a été acheté en 1822 pour l’État néerlandais, pour 2 900 florins, malgré l’avis du directeur du musée, et le roi l’a fait exposer à La Haye.
Vermeer a-t-il peint d’autres vues de Delft ?
Oui, La Ruelle, une vue plus intime de maisons de la ville, conservée au Rijksmuseum d’Amsterdam.
Vermeer n’a peint sa ville qu’une seule fois, un matin où le soleil hésitait entre les nuages. Deux siècles et demi plus tard, un écrivain français a passé devant ce tableau l’un de ses derniers après-midi, et en a fait une méditation sur l’art et la mort. Depuis, chaque visiteur du Mauritshuis cherche à son tour, quelque part sur la droite, son petit pan de mur jaune.
Image : Vue de Delft – Johannes Vermeer, vers 1660-1661, Mauritshuis, La Haye. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
