Liberty Leading the People by Eugène Delacroix, 1830

La Liberté guidant le peuple – Achetée, cachée, puis retrouvée dans ses vraies couleurs

En 1831, l’État achète La Liberté guidant le peuple au Salon. Puis il la cache. Le nouveau régime de Louis-Philippe, né de la révolution de juillet 1830, juge vite trop dangereuse cette image d’un peuple en armes derrière une femme au drapeau tricolore. Le tableau passe des années loin du public avant d’entrer au Louvre en 1874. Et ce que les visiteurs ont vu ensuite pendant plus d’un siècle n’était pas tout à fait le tableau de Delacroix : il était assombri par huit couches de vernis, retirées seulement en 2024.

En bref

Peint pour la patrie

Les 27, 28 et 29 juillet 1830, Paris se soulève contre les ordonnances du roi Charles X, qui suspendent la liberté de la presse et réduisent le corps électoral. En trois journées, les « Trois Glorieuses », les insurgés dressent des barricades, s’emparent de l’Hôtel de Ville et chassent le roi. Louis-Philippe d’Orléans devient roi des Français.

Delacroix n’a pas pris les armes. Mais il est bouleversé par les événements et se met au travail dès l’automne. Le 28 octobre 1830, il écrit à son frère : « si je n’ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrai-je pour elle ». Le tableau est présenté au Salon qui ouvre en mai 1831, sous un titre qui en fixe la date : Le 28 juillet, le jour des combats les plus violents.

Une allégorie au milieu des cadavres

Au centre, une femme du peuple, pieds nus, la poitrine découverte, coiffée du bonnet phrygien des révolutionnaires, brandit le drapeau tricolore et un fusil à baïonnette. Elle n’est ni une déesse lisse ni une simple combattante : elle est une allégorie de la Liberté, mais une allégorie qui marche dans la poussière, enjambe les morts et se retourne pour entraîner ceux qui la suivent. Delacroix lui a même donné du poil sous les aisselles – un détail qui choqua certains critiques, pour qui une allégorie devait être idéale.

Autour d’elle, Delacroix rassemble tout un Paris révolutionnaire : un ouvrier armé d’un sabre, un homme en chapeau haut-de-forme et redingote, un jeune garçon brandissant deux pistolets, un blessé qui se redresse vers la Liberté. Au premier plan, les morts : un insurgé à moitié dévêtu, des soldats de la garde royale.

Symbolisme et détails à observer

La pyramide. La composition forme un triangle dont la base est faite de corps et le sommet, du drapeau. Le regard monte des morts vers les couleurs de la France.

Le tricolore. Le bleu, le blanc et le rouge du drapeau se retrouvent ailleurs dans le tableau, notamment dans les vêtements du blessé qui lève les yeux vers la Liberté. Les couleurs relient les personnages entre eux.

Notre-Dame. À droite, dans la fumée des combats, on aperçoit les tours de Notre-Dame de Paris, sur lesquelles flotte un petit drapeau tricolore. Le détail ancre l’allégorie dans un lieu réel : nous sommes à Paris, en 1830.

Le gamin aux pistolets. Ce jeune garçon a souvent été rapproché du Gavroche des Misérables de Victor Hugo, publié en 1862. Hugo situe toutefois la mort de Gavroche lors d’une autre insurrection, celle de 1832.

L’homme au chapeau. On a souvent dit que Delacroix s’était représenté sous les traits de l’homme en haut-de-forme. Rien ne le prouve, et cette identification reste une hypothèse.

Acheté, puis caché

Au Salon de 1831, le tableau divise : on admire sa force, on critique la saleté de ses personnages et la vulgarité de sa Liberté. Le gouvernement de Louis-Philippe l’achète néanmoins pour 3 000 francs, pour le musée du Luxembourg, consacré aux artistes vivants.

Mais le nouveau régime se méfie rapidement de cette image d’un peuple en armes. Le tableau n’est exposé que brièvement, puis remisé ; Delacroix finit même par le récupérer. Il ressort en 1848, au moment d’une nouvelle révolution, avant d’être de nouveau mis à l’écart sous le Second Empire. Ce n’est qu’en 1863, l’année de la mort du peintre, qu’il est réexposé au musée du Luxembourg, puis en 1874 qu’il entre au Louvre.

Les couleurs retrouvées

En septembre 2023, la toile est décrochée pour une restauration. Elle était assombrie par la saleté et par huit couches de vernis jauni, qui avaient fini par faire disparaître les nuances, les blancs et les ombres. Pendant les travaux, un autre grand tableau romantique, Les Femmes souliotes d’Ary Scheffer, prend provisoirement sa place.

À la fin d’avril 2024, La Liberté guidant le peuple retrouve son mur, peu après un autre Delacroix restauré, La Mort de Sardanapale. Le public découvre un tableau plus lumineux, aux contrastes plus nets, où les blancs du drapeau et de la chemise du blessé éclatent de nouveau. Toutes les reproductions antérieures montrent l’état d’avant. Nous racontons cette découverte, avec huit autres, dans Neuf choses que nous avons apprises sur des tableaux célèbres après l’impression de votre manuel.

À propos d’Eugène Delacroix

Eugène Delacroix naît en 1798 à Charenton-Saint-Maurice, près de Paris. Une rumeur ancienne, jamais prouvée, lui attribue pour père le diplomate Talleyrand. Il se forme dans l’atelier de Pierre-Narcisse Guérin et devient très tôt le chef de file du romantisme, face à Ingres, défenseur de la ligne et du dessin classique.

En 1824, il découvre au Salon la peinture de l’Anglais John Constable, dont Le Chariot de foin l’impressionne par la fraîcheur de ses couleurs. En 1832, un voyage au Maroc et en Algérie transforme sa palette. Il couvre ensuite de grands décors les murs du Palais-Bourbon, du Palais du Luxembourg et de l’église Saint-Sulpice. Il meurt à Paris en 1863. Son journal, tenu pendant des décennies, est l’un des grands textes sur la peinture.

Héritage et influence

La Liberté guidant le peuple est devenue l’image même de la révolution et de la République française. Elle a figuré sur le billet de 100 francs à partir de 1978, sur des timbres et sur d’innombrables affiches. Sa Liberté a nourri l’imagerie de Marianne. Elle a même fait la couverture d’un album de Coldplay, Viva la Vida or Death and All His Friends, en 2008.

C’est aussi l’un des grands tableaux de l’insurrection et de la guerre, à côté du Trois Mai 1808 de Goya – mais là où Goya montre l’horreur de la répression, Delacroix montre l’élan de la révolte.

Et en France ?

Un tableau qui voyage peu. La Liberté guidant le peuple a rarement quitté le Louvre. En 1999, elle a été exposée à Tokyo ; en raison de son grand format, elle a fait le voyage à bord d’un avion-cargo spécial. De 2012 à 2013, elle a été présentée au Louvre-Lens, la nouvelle antenne du musée dans le Pas-de-Calais. C’est là qu’en février 2013 une visiteuse a tracé une inscription au feutre sur la toile ; elle a pu être retirée sans dommage durable.

Sur les pas de Delacroix à Paris. Le musée national Eugène-Delacroix, dans son dernier appartement et atelier de la place de Furstenberg, à Saint-Germain-des-Prés, présente ses œuvres et sa vie. À quelques rues de là, l’église Saint-Sulpice conserve ses dernières grandes peintures murales, dans la chapelle des Saints-Anges, dont La Lutte de Jacob avec l’ange.

Notre-Dame dans le tableau. Les tours de Notre-Dame, visibles à l’arrière-plan, ont échappé à l’incendie de 2019. Il suffit de traverser la Seine depuis le Louvre pour les voir en vrai.

Où voir l’œuvre aujourd’hui

La Liberté guidant le peuple est exposée au musée du Louvre, dans la salle Mollien (salle 700), au premier étage de l’aile Denon, consacrée aux grands formats de la peinture française du XIXe siècle.

  • Tarifs : depuis le 14 janvier 2026, le billet coûte 22 € pour les résidents de l’Espace économique européen et 32 € pour les autres visiteurs. L’entrée reste gratuite pour les moins de 18 ans et, sous conditions, pour certains jeunes de moins de 26 ans. Vérifiez sur le site du Louvre.
  • Réservez en ligne et venez tôt ; le musée est fermé le mardi.
  • Dans la même salle et à proximité : Le Radeau de la Méduse de Géricault, La Mort de Sardanapale de Delacroix et, dans la salle voisine, les grands tableaux de David.
  • Ailleurs au Louvre : La Joconde et la Victoire de Samothrace.

Questions fréquentes

Le tableau représente-t-il la Révolution française de 1789 ?

Non. Il représente la révolution de juillet 1830, les « Trois Glorieuses », qui ont renversé Charles X.

Qui est la femme au centre ?

Une allégorie de la Liberté, et non une personne réelle. Avec son bonnet phrygien, elle a nourri l’image de Marianne, symbole de la République.

Delacroix a-t-il combattu en juillet 1830 ?

Non. Il l’écrit lui-même : s’il n’a pas vaincu pour la patrie, il a voulu peindre pour elle.

Pourquoi le tableau a-t-il été caché ?

Acheté par l’État en 1831, il a vite été jugé trop subversif par le régime de Louis-Philippe. Il n’est entré définitivement au Louvre qu’en 1874.

Le tableau a-t-il été restauré récemment ?

Oui. Décroché en septembre 2023, il a été débarrassé de huit couches de vernis jauni et a retrouvé sa place au Louvre à la fin d’avril 2024.

Delacroix a peint une révolution qu’il n’a pas faite, pour un régime qui a fini par cacher son tableau. Près de deux siècles plus tard, débarrassée de son vernis, la Liberté avance de nouveau dans ses vraies couleurs, avec Notre-Dame en arrière-plan.

Image : La Liberté guidant le peuple – Eugène Delacroix, 1830, musée du Louvre. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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