La Maja nue – Le nu que l’Inquisition a saisi et que personne n’a vu pendant un siècle
Le 16 mars 1815, le tribunal de l’Inquisition de Madrid ordonne de convoquer le peintre Francisco de Goya. Il devra reconnaître deux tableaux saisis, dire s’ils sont de lui, pourquoi il les a peints, pour qui, et dans quel but. L’un d’eux montre une femme nue, allongée, qui regarde le spectateur droit dans les yeux. On ignore ce que Goya a répondu. Mais le tableau, lui, a disparu de la vue du public pendant près d’un siècle : il n’a été exposé au musée du Prado qu’en 1901.
En bref
- Artiste : Francisco de Goya (1746-1828)
- Date : entre 1795 et 1800
- Technique : huile sur toile
- Dimensions : 97 × 190 cm
- Pendant : La Maja vêtue
- Mouvement : Romantisme
- Lieu de conservation : musée du Prado, Madrid, depuis 1901
Le cabinet secret de Godoy
La première mention du tableau date de novembre 1800. Un graveur, Pedro González de Sepúlveda, visite le palais de Manuel Godoy, le tout-puissant Premier ministre du roi Charles IV, en compagnie de l’historien d’art Juan Agustín Ceán Bermúdez. Dans un cabinet privé, à l’écart, ils découvrent des tableaux de nus : la célèbre Vénus au miroir de Velázquez, deux Vénus attribuées à Titien – et la Maja nue de Goya.
Le tableau a donc très probablement été commandé par Godoy lui-même, peut-être dès 1795-1796, au moment de ses premiers contacts avec Goya. Il s’inscrit dans une tradition : celle des Vénus allongées de la peinture européenne, depuis la Renaissance. Mais Goya en fait tout autre chose.
Une femme, pas une déesse
Les nus de la tradition étaient des déesses, des nymphes, des figures mythologiques : La Naissance de Vénus de Botticelli, les Vénus de Titien. Ce prétexte rendait le nu acceptable. La femme de Goya n’est entourée d’aucun Cupidon, d’aucun symbole. Elle est allongée sur un divan de velours vert, sur des draps et des coussins, les mains croisées derrière la tête – et elle nous regarde.
Dans les premiers inventaires, on l’appelle encore « Vénus » ou « Gitane ». Le nom de « maja », qui désigne les jeunes femmes élégantes et populaires de Madrid, ne s’imposera que plus tard. Ce qui choque, ce n’est pas seulement la nudité : c’est que cette femme semble réelle, contemporaine, consciente d’être regardée.
Qui était la Maja ?
Peu de tableaux ont suscité autant de légendes. On a longtemps dit que le modèle était la duchesse d’Albe, proche de Goya, et l’on a même imaginé que le visage avait été repeint pour la rendre méconnaissable. En 1945, des radiographies réalisées au Prado ont montré qu’il n’y avait aucune autre figure sous la peinture et que le visage était original.
Aujourd’hui, aucune identification n’est certaine. L’hypothèse la plus souvent avancée est celle de Pepita Tudó, la maîtresse de Godoy, qui devint plus tard sa seconde épouse. Mais Goya a peut-être tout simplement peint un idéal, un visage un peu impersonnel posé sur un corps observé.
Symbolisme et détails à observer
Le regard. La femme fixe le spectateur, calmement, sans pudeur ni provocation. Tout le tableau repose sur ce face-à-face.
La pose. Les bras levés derrière la tête offrent le corps au regard. La même pose se retrouve, à l’identique, dans La Maja vêtue.
La lumière. La peau, très claire, presque nacrée, ressort sur le vert sombre du divan et le fond brun. Le dessin est précis, la gamme de couleurs plutôt froide, dans un esprit encore néoclassique.
Le réalisme. Goya représente un corps réel, sans l’idéaliser complètement – y compris des détails anatomiques que la peinture de son temps évitait de montrer. C’est l’une des raisons du scandale.
Velázquez. Goya connaissait la Vénus au miroir, accrochée dans le même cabinet. Mais là où la Vénus de Velázquez tourne le dos au spectateur, sa Maja lui fait face.
Saisie, cachée, retrouvée
En 1808, Godoy tombe en disgrâce. Ses biens sont saisis et inventoriés ; les deux Majas y figurent. En 1813, elles sont enregistrées parmi les biens confisqués sous le nom de « Gitanes ». En 1814, après le retour du roi Ferdinand VII, l’Inquisition s’en empare, et en mars 1815, elle convoque Goya pour qu’il s’explique.
Les tableaux restent dans les dépôts de l’Inquisition jusqu’en 1836, puis sont transférés à l’Académie royale des beaux-arts de San Fernando, à Madrid. Jugée trop provocante, la Maja nue y est conservée à l’écart, dans des salles intérieures. Elle n’entre au musée du Prado, et n’est réellement exposée au public, qu’en 1901.
Le scandale a duré longtemps : en 1930, la poste espagnole émet une série de timbres reproduisant la Maja nue pour le centenaire de la mort de Goya. C’est la première fois qu’un nu féminin apparaît sur un timbre, et l’affaire fait grand bruit.
À propos de Francisco de Goya
Né en 1746 à Fuendetodos, en Aragon, Goya devient peintre du roi en 1789, directeur de peinture de l’Académie de San Fernando en 1795, puis premier peintre de la Chambre en 1799. En 1792-1793, une grave maladie le laisse sourd. Son œuvre devient alors plus personnelle et plus sombre, des Caprices aux tableaux de guerre de 1814, Le Deux Mai 1808 et Le Trois Mai 1808, jusqu’aux Peintures noires, dont Saturne dévorant son fils. Il meurt en exil à Bordeaux en 1828.
Héritage et influence
La Maja nue est l’un des premiers grands nus féminins de l’art occidental à abandonner tout prétexte mythologique. Elle annonce les nus modernes du XIXe siècle, qui montreront des femmes réelles, et non des déesses.
On la rapproche souvent de l’Olympia de Manet, peinte en 1863, qui fit scandale pour les mêmes raisons : une femme nue qui regarde le spectateur. Il faut cependant nuancer : la Maja nue était alors cachée à l’Académie de San Fernando, et Manet ne se rendit à Madrid qu’en 1865, deux ans après avoir peint son tableau. Il en connaissait sans doute la réputation, mais ne l’avait probablement pas vue.
Et en France ?
Un inventaire français. En 1808, quand les troupes napoléoniennes occupent Madrid et que Joseph Bonaparte devient roi d’Espagne, les biens de Godoy sont inventoriés par Frédéric Quillet, l’agent chargé des collections pour le nouveau roi. C’est dans cet inventaire que la Maja nue et la Maja vêtue apparaissent pour la première fois ensemble.
La légende de la duchesse d’Albe. Ce sont aussi des écrivains français qui ont contribué à la légende du tableau. En 1843, Louis Viardot, qui avait vu la Maja vêtue à l’Académie de San Fernando, rapporte qu’on y reconnaissait la duchesse d’Albe. En 1867, Charles Yriarte, l’un des premiers biographes de Goya, évoque déjà la « réputation européenne » de la Maja nue, alors que presque personne ne l’avait vue.
Le nu moderne à Paris. Pour comprendre l’héritage du tableau, il faut aller au musée d’Orsay voir l’Olympia de Manet, et au Louvre la Grande Odalisque d’Ingres, peinte en 1814 : une autre femme nue qui regarde le spectateur, mais déguisée en Orientale. Goya meurt à Bordeaux en 1828 ; ses tableaux, eux, ont nourri le regard des peintres français du siècle suivant.
Où voir l’œuvre aujourd’hui
La Maja nue est exposée au musée du Prado, à Madrid, à côté de son pendant, La Maja vêtue. Les deux tableaux sont présentés ensemble depuis leur entrée au musée en 1901.
- Horaires et tarifs : le Prado est ouvert tous les jours ; les deux dernières heures sont gratuites, mais très fréquentées. Vérifiez sur le site du musée et réservez en ligne.
- Regardez les deux tableaux ensemble : même pose, même divan, même regard – avec ou sans vêtements.
- Dans le même musée : les deux tableaux de mai 1808, les Peintures noires de Goya et Las Meninas de Velázquez.
Questions fréquentes
Qui a commandé la Maja nue ?
Très probablement Manuel Godoy, Premier ministre de Charles IV, qui la gardait dans un cabinet privé de son palais, avec la Vénus au miroir de Velázquez.
Le modèle est-il la duchesse d’Albe ?
C’est une légende. Aucune preuve ne le confirme. On a aussi proposé Pepita Tudó, la maîtresse de Godoy, mais l’identité du modèle reste inconnue.
Goya a-t-il été poursuivi par l’Inquisition ?
Il a été convoqué le 16 mars 1815 pour expliquer les deux Majas saisies. On ignore la suite de la procédure.
Pourquoi le tableau n’a-t-il été exposé qu’en 1901 ?
Saisi en 1814 par l’Inquisition, il a ensuite été conservé à l’écart à l’Académie de San Fernando, jugé trop provocant, jusqu’à son entrée au Prado en 1901.
Manet s’en est-il inspiré pour Olympia ?
On rapproche souvent les deux tableaux, mais Manet n’a probablement pas vu la Maja nue, cachée à l’époque, avant de peindre Olympia en 1863.
Goya a peint une femme nue qui regarde le spectateur, pour le cabinet secret d’un ministre. Saisie, interrogée, cachée pendant un siècle, la Maja n’a jamais baissé les yeux. Au Prado, à côté de sa sœur habillée, elle continue de poser la même question à chaque visiteur : qui regarde qui ?
Image : La Maja nue – Francisco de Goya, 1795-1800, musée du Prado, Madrid. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
