Girl with a Pearl Earring by Johannes Vermeer, 1665

La Jeune Fille à la perle – Achetée deux florins, et sa perle n’existe pas

En 1881, lors d’une vente aux enchères à La Haye, La Jeune Fille à la perle a été adjugée pour deux florins, plus trente cents de frais : l’équivalent d’environ 24 euros d’aujourd’hui. Et la perle qui lui a donné son nom n’existe pas vraiment. Les chercheurs du Mauritshuis l’ont observée au microscope : ce n’est qu’une illusion faite de quelques touches de blanc, sans contour, et sans le moindre crochet pour l’attacher à l’oreille.

En bref

Le chef-d’œuvre à deux florins

Pendant deux siècles, après la mort de Vermeer, le tableau passe de main en main sans attirer l’attention. En 1881, il réapparaît dans une vente à La Haye, en mauvais état. Victor de Stuers, un défenseur du patrimoine néerlandais qui se battait depuis des années pour empêcher que les rares Vermeer quittent le pays, conseille à un collectionneur, Arnoldus Andries des Tombe, de l’acheter. Prix : deux florins, plus trente cents de frais d’adjudication.

Des Tombe n’avait pas d’héritiers. À sa mort, il lègue ce tableau et plusieurs autres au Mauritshuis, qui les reçoit en 1902. La toile la plus célèbre du musée est donc entrée dans ses collections comme un don, après avoir été achetée pour le prix d’un repas.

Son titre a lui aussi une histoire. Longtemps, on l’a plutôt décrite comme une « tête de jeune fille » ou une « jeune fille au turban ». Ce n’est qu’au XXe siècle que le nom qui met la perle au premier plan s’est imposé.

Ce que la science a découvert

En 2018, le Mauritshuis a lancé le projet « La Jeune Fille sous les projecteurs ». Pendant deux semaines, sous la direction de la restauratrice Abbie Vandivere, une équipe internationale a examiné le tableau dans un laboratoire vitré installé dans une salle du musée, sous les yeux du public. Les résultats, publiés en 2020, sont les plus complets depuis la grande étude de 1994 :

  • Le fond était un rideau vert. Ce que nous voyons comme un noir uniforme était à l’origine un rideau plissé, peint avec un glacis vert translucide. Ses plis ont disparu au fil des siècles, en raison de modifications physiques et chimiques de la peinture.
  • Elle a des cils. Minuscules et invisibles à l’œil nu, ils sont bien peints autour des yeux.
  • La perle est une illusion. Quelques touches de blanc, translucides et opaques, posées sur le fond : une tache épaisse en haut pour capter la lumière, un reflet plus doux du col blanc en bas. Pas de contour, pas de crochet.
  • L’ordre de travail a été reconstitué : Vermeer a peint le fond vert et le visage d’abord, puis la veste jaune, le col blanc, le turban et, en tout dernier, la perle.
  • Des matériaux venus du monde entier : de l’outremer tiré du lapis-lazuli d’Afghanistan, plus précieux que l’or à l’époque ; du blanc de plomb provenant du Peak District, dans le nord de l’Angleterre ; et un rouge de cochenille, un insecte d’Amérique centrale et du Mexique.

Le tableau que nous croyions connaître est donc plus vivant, plus « personnel » que nous le pensions : le Mauritshuis lui-même l’a résumé ainsi. Nous racontons cette découverte, avec huit autres, dans Neuf choses que nous avons apprises sur des tableaux célèbres après l’impression de votre manuel.

Qui était-elle ?

Personne ne le sait – et ce n’est sans doute pas la bonne question. La Jeune Fille à la perle n’est pas un portrait mais une tronie : un genre très prisé aux Pays-Bas au XVIIe siècle, qui représente une figure, un type, une expression, souvent avec un costume de fantaisie, plutôt qu’une personne précise. Le turban, qu’aucune Néerlandaise ne portait alors, appartient à cet imaginaire exotique.

On a proposé la fille aînée de Vermeer, Maria, ou une servante de la maison. Aucune de ces hypothèses ne repose sur un document. Les chercheurs du projet de 2018 n’ont pas percé son identité, mais ont conclu qu’ils la connaissaient « un peu mieux ».

Symbolisme et détails à observer

Le mouvement. Elle se retourne vers nous, par-dessus son épaule, comme si l’on venait de l’appeler. Les lèvres entrouvertes, humides, suggèrent qu’elle va parler. Vermeer fige un instant, pas une pose.

Le turban. Le bleu outremer, très pur, est l’une des couleurs les plus chères de toute la peinture du XVIIe siècle. Vermeer l’emploie sans compter, dans le turban comme dans la veste. Le pan jaune qui retombe derrière la tête répond au jaune du vêtement.

La perle. Approchez-vous : sous le reflet éclatant, il n’y a presque rien. Elle est trop grande pour une vraie perle de l’époque – sans doute une perle de verre ou une fantaisie –, mais Vermeer n’a même pas besoin de la dessiner. Notre cerveau la complète.

La lumière. Elle vient de la gauche, comme presque toujours chez Vermeer. Elle glisse sur le front, le nez, la lèvre inférieure, et rebondit sur le col blanc.

Le regard. Direct, frontal, il donne au tableau une intimité rare. C’est pourquoi on la surnomme souvent la « Joconde du Nord » – même si, comme nous l’expliquons dans notre article sur La Joconde, le regard de celle-ci ne suit pas vraiment le spectateur.

À propos de Johannes Vermeer

Johannes Vermeer naît à Delft en 1632 et y meurt en 1675, à 43 ans, criblé de dettes. On lui attribue aujourd’hui environ 35 tableaux. Il peint surtout des intérieurs silencieux, des femmes qui lisent, écrivent ou travaillent, comme La Laitière, baignées d’une lumière venue d’une fenêtre. Il n’a peint que deux vues extérieures, dont la célèbre Vue de Delft, conservée elle aussi au Mauritshuis.

On a longtemps dit qu’il peignait avec une lenteur extrême. Les recherches récentes nuancent cette image : sous La Laitière, par exemple, on a découvert un dessin préparatoire rapide et sûr. Quant à l’usage d’une chambre noire (camera obscura) pour composer ses tableaux, il reste une hypothèse, sans document pour la prouver.

Héritage et influence

En 1999, la romancière américaine Tracy Chevalier imagine dans un roman l’histoire du modèle ; l’adaptation au cinéma, en 2003, avec Scarlett Johansson et Colin Firth, fait du tableau une icône mondiale. Son économie de moyens – un fond sombre, une lumière, un regard – est devenue un modèle pour la photographie de portrait et la publicité.

Le Mauritshuis ne prête presque plus le tableau. Il a fait de rares exceptions, comme en 2023 pour la grande exposition Vermeer du Rijksmuseum, à Amsterdam.

Et en France ?

Un Français a rendu Vermeer au monde. Après sa mort, Vermeer est presque oublié pendant deux siècles. Celui qui le tire de l’ombre au XIXe siècle est un critique d’art français, Théophile Thoré, qui écrivait sous le nom de William Bürger. Bouleversé par la Vue de Delft au Mauritshuis, il se lance dans une véritable enquête pour retrouver les œuvres de ce peintre inconnu et publie, dans les années 1860, les articles qui fondent sa réputation moderne.

Voir Vermeer en France. Le musée du Louvre conserve deux tableaux de Vermeer : La Dentellière, un tout petit tableau d’une concentration extraordinaire, et L’Astronome. Ils permettent de retrouver, sans quitter Paris, la lumière latérale et le silence qui font la magie de La Jeune Fille à la perle.

Proust et Delft. C’est aussi en France que Vermeer a trouvé son plus célèbre admirateur littéraire : Marcel Proust, qui tenait la Vue de Delft pour le plus beau tableau du monde et en fit le cadre de la mort de l’écrivain Bergotte dans À la recherche du temps perdu.

Où voir l’œuvre aujourd’hui

Le tableau est conservé au Mauritshuis, à La Haye, un palais du XVIIe siècle situé au bord de l’étang du Hofvijver, au cœur du quartier gouvernemental.

  • Réservez en ligne et privilégiez les matinées de semaine : la salle de La Jeune Fille à la perle est très fréquentée.
  • Vérifiez les horaires et les tarifs sur le site du musée avant votre visite.
  • À ne pas manquer dans le même musée : la Vue de Delft de Vermeer, La Leçon d’anatomie du docteur Tulp de Rembrandt et le Chardonneret de Carel Fabritius.
  • Accès : La Haye est à moins d’une heure de train d’Amsterdam ; le musée est à quelques minutes à pied de la gare centrale. À Amsterdam, le Rijksmuseum conserve La Laitière et La Ronde de nuit.

Questions fréquentes

Qui est la jeune fille représentée ?

Son identité est inconnue. Le tableau est une tronie, une figure de fantaisie et non le portrait d’une personne précise. Les hypothèses (la fille de Vermeer, une servante) ne reposent sur aucun document.

La perle est-elle vraie ?

Dans le tableau, c’est une illusion : quelques touches de peinture blanche, sans contour et sans crochet. Sa taille suggère d’ailleurs que, si un tel bijou a existé, il s’agissait plutôt d’une perle de verre ou de fantaisie.

Le fond du tableau était-il noir ?

Non. Les recherches du Mauritshuis publiées en 2020 ont montré qu’il s’agissait d’un rideau vert plissé, devenu sombre avec le temps.

Combien le tableau a-t-il coûté ?

En 1881, il a été acheté aux enchères à La Haye pour deux florins et trente cents. Aujourd’hui, il est inaliénable et sa valeur est inestimable.

Pourquoi l’appelle-t-on la « Joconde du Nord » ?

Parce que, comme le tableau de Léonard, elle fascine par son regard et par le mystère de son identité.

Peut-on voir le tableau ailleurs qu’à La Haye ?

Très rarement. Le Mauritshuis ne le prête presque plus ; pour le voir, il faut en pratique se rendre à La Haye.

Elle a été vendue pour le prix d’un repas, et la perle qui l’a rendue célèbre n’est qu’un éclat de lumière. Vermeer n’a peint ni bijou ni personne précise : il a peint un regard, et nous faisons le reste.

Image : La Jeune Fille à la perle – Johannes Vermeer, vers 1665, Mauritshuis, La Haye. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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