The Night Watch by Rembrandt, 1642

La Ronde de nuit – Une scène de jour, rognée en 1715 et restaurée sous vos yeux

La Ronde de nuit ne se passe pas la nuit. Le titre est né bien après Rembrandt, quand des couches de vernis assombri ont fini par plonger la toile dans une pénombre trompeuse. Le tableau a aussi perdu des morceaux : en 1715, pour le faire entrer dans l’hôtel de ville d’Amsterdam, on l’a rogné sur ses bords, faisant disparaître deux personnages. Et aujourd’hui encore, il est en pleine transformation : depuis 2019, le Rijksmuseum le restaure dans une cage de verre, sous les yeux des visiteurs.

En bref

  • Artiste : Rembrandt van Rijn (1606-1669)
  • Date : 1642
  • Titre d’origine : la compagnie de milice du capitaine Frans Banninck Cocq et du lieutenant Willem van Ruytenburch
  • Technique : huile sur toile
  • Dimensions : 379,5 × 453,5 cm environ (après le rognage de 1715)
  • Mouvement : Siècle d’or néerlandais
  • Lieu de conservation : Rijksmuseum, Amsterdam – propriété de la ville d’Amsterdam (Amsterdam Museum), en dépôt permanent

Une scène de jour, assombrie par le vernis

Rembrandt n’a jamais peint une « ronde de nuit ». Le tableau représente une compagnie de la milice civique d’Amsterdam se mettant en marche, en plein jour, sous l’impulsion de son capitaine. Mais au fil des siècles, les couches de vernis se sont accumulées et ont jauni, puis bruni. À la fin du XVIIIe siècle, la scène paraissait si sombre qu’on lui a donné le nom sous lequel le monde entier la connaît : De Nachtwacht, la ronde de nuit.

Le titre est resté, même après les nettoyages qui ont révélé la lumière du jour. C’est un exemple parfait de la manière dont l’état matériel d’un tableau peut finir par modifier son sens. Nous évoquons d’autres cas de ce genre dans Neuf choses que nous avons apprises sur des tableaux célèbres après l’impression de votre manuel.

Un portrait de groupe qui refuse de poser

Les portraits de milices étaient, au XVIIe siècle, un genre très codifié : les membres, qui payaient chacun leur part, apparaissaient alignés, dignes, chacun bien visible. Rembrandt a fait tout autre chose. Il a peint un moment d’action : le capitaine Frans Banninck Cocq, en noir, donne l’ordre de marcher à son lieutenant Willem van Ruytenburch, éclatant dans son costume jaune clair. Autour d’eux, les hommes chargent leurs mousquets, un tambour bat, une lance se dresse, un chien aboie.

Le tableau a été commandé pour la grande salle du Kloveniersdoelen, le siège des arquebusiers d’Amsterdam. Il était si grand que Rembrandt l’aurait peint dans un appentis de son jardin, son atelier étant trop petit.

On raconte souvent que certains miliciens, relégués dans l’ombre, furent mécontents. La réalité est plus nuancée : il n’existe pas de preuve que le tableau ait été mal reçu à l’époque. L’idée d’un chef-d’œuvre à l’origine de la ruine de Rembrandt est une légende romantique.

Rognée en 1715

En 1715, le tableau est transféré à l’hôtel de ville d’Amsterdam. L’emplacement prévu est trop petit : on le découpe donc sur les quatre côtés, surtout à gauche, où deux personnages disparaissent entièrement. Les morceaux découpés n’ont jamais été retrouvés.

On sait à quoi ressemblait la composition complète grâce à une copie réduite peinte au XVIIe siècle par Gerrit Lundens, avant le découpage. En 2021, le Rijksmuseum a utilisé l’intelligence artificielle pour reconstituer, dans le style de Rembrandt, les parties perdues, imprimées et présentées provisoirement autour de la toile.

Symbolisme et détails à observer

  • La lumière. Le clair-obscur ne frappe pas au hasard : il isole le capitaine et son lieutenant, puis une petite fille, et laisse le reste dans la pénombre. C’est une mise en scène, presque théâtrale.
  • L’ombre de la main. La main tendue du capitaine projette son ombre sur le manteau clair du lieutenant. Ce simple détail fait exister l’espace entre les deux hommes.
  • La petite fille. À gauche du centre, une fillette vêtue d’or porte à sa ceinture un poulet mort, pattes en évidence. Les griffes de l’oiseau sont l’emblème des arquebusiers – en néerlandais, klauw (griffe) fait écho à klover, l’arquebuse. Elle est une sorte de mascotte de la compagnie.
  • Le geste du mousquet. Plusieurs miliciens montrent les différentes étapes du maniement d’une arme : charger, tirer, souffler sur la mèche. Rembrandt transforme un manuel militaire en ballet.
  • Le regard de Rembrandt. Tout au fond, entre les casques, on aperçoit un œil et un béret : de nombreux historiens y voient le peintre lui-même, qui observe la scène.
  • Le blason. Sur le cartouche en haut, à droite de l’arche, ont été inscrits plus tard les noms des membres de la compagnie qui avaient payé.

Opération Ronde de nuit

Le 8 juillet 2019, le Rijksmuseum a lancé « Operatie Nachtwacht », le plus vaste projet de recherche et de restauration jamais consacré au tableau. Il se déroule entièrement en public : la toile reste exposée, à l’intérieur d’une grande cage de verre, et les restaurateurs travaillent sous les yeux des visiteurs, sur une plateforme mobile.

Le programme comporte cinq phases : la recherche, le traitement structurel de la toile, le retrait du vernis et des repeints, puis les mastics, les retouches et un nouveau vernis, et enfin un nouveau cadre. Après cinq années d’analyses – imagerie, cartographie chimique, retension de la toile –, une équipe de huit restaurateurs a commencé en novembre 2024 à retirer le vernis appliqué lors de la restauration de 1975-1976. Ils utilisent un tissu imprégné d’une quantité mesurée de solvant, puis enlèvent au microscope, au coton-tige, les restes de vernis plus anciens. À l’automne 2026, ce travail se poursuit.

Pendant cette phase, le tableau peut paraître terne, presque grisâtre par endroits : c’est normal, et temporaire jusqu’à la pose d’un nouveau vernis. Les recherches ont déjà livré des découvertes, notamment sur la manière dont Rembrandt a obtenu les reflets dorés du costume du lieutenant.

Trois attaques

La Ronde de nuit a été attaquée trois fois. En 1911, un homme l’a lacérée au couteau. En 1975, un autre lui a porté une douzaine de coups de couteau, provoquant les dégâts les plus graves. En 1990, un visiteur l’a aspergée d’acide. Chaque fois, les restaurateurs l’ont sauvée, mais ces attaques ont laissé des traces – et une partie des vernis et des retouches qu’on retire aujourd’hui date de ces réparations.

À propos de Rembrandt

Rembrandt Harmenszoon van Rijn naît à Leyde en 1606. Installé à Amsterdam au début des années 1630, il devient le portraitiste le plus recherché de la ville. Son clair-obscur, qui prolonge celui du Caravage – voyez La Vocation de saint Matthieu –, atteint chez lui une profondeur psychologique sans égale.

1642, l’année de La Ronde de nuit, est aussi celle de la mort de sa femme Saskia. Les années suivantes sont marquées par des difficultés financières : il fait faillite en 1656 et doit vendre sa maison et ses collections. Il continue pourtant de peindre jusqu’à sa mort, en 1669, des œuvres de plus en plus intimes, dont une série d’autoportraits bouleversants.

Au Rijksmuseum, il voisine avec les maîtres de sa génération, dont Vermeer, l’auteur de La Laitière.

Et en France ?

Un musée né sous un roi Bonaparte. L’histoire du Rijksmuseum commence pendant la période française. En 1806, Napoléon fait de son frère Louis le roi de Hollande. Louis Bonaparte s’installe à Amsterdam, transforme l’hôtel de ville – celui-là même où La Ronde de nuit avait été rognée – en palais royal et y fonde en 1808 un Musée royal, ancêtre du Rijksmuseum.

Rembrandt partagé entre Paris et Amsterdam. En 2016, la France et les Pays-Bas ont acheté ensemble, pour 160 millions d’euros, deux grands portraits en pied peints par Rembrandt en 1634 : ceux de Maerten Soolmans et d’Oopjen Coppit, un jeune couple d’Amsterdam. Chaque pays est propriétaire d’un tableau, mais les deux époux sont toujours exposés ensemble, tantôt au Louvre, tantôt au Rijksmuseum. Un exemple rare de chef-d’œuvre en garde partagée.

Voir Rembrandt à Paris. Le musée du Louvre conserve plusieurs tableaux majeurs de Rembrandt, dont Bethsabée au bain, Les Pèlerins d’Emmaüs, Le Bœuf écorché et plusieurs autoportraits. Le musée Jacquemart-André en possède également, dont une autre version des Pèlerins d’Emmaüs.

Où voir l’œuvre aujourd’hui

La Ronde de nuit est exposée au Rijksmuseum d’Amsterdam, dans la salle qui lui est consacrée, au bout de la Galerie d’honneur.

  • La restauration est en cours. Vous verrez le tableau dans sa cage de verre, parfois avec les restaurateurs au travail. C’est une occasion unique d’assister à une restauration historique – mais l’aspect de la toile peut être inégal pendant le retrait du vernis.
  • Réservez en ligne et venez tôt le matin : la salle est l’une des plus fréquentées du musée.
  • Vérifiez les horaires sur le site du Rijksmuseum, généralement ouvert tous les jours.
  • À ne pas manquer dans la Galerie d’honneur : La Laitière de Vermeer, des œuvres de Frans Hals et de Jan Steen. Le musée Van Gogh est à quelques minutes à pied.
  • À La Haye, à une heure de train, le Mauritshuis conserve La Jeune Fille à la perle et une autre célèbre œuvre de Rembrandt, La Leçon d’anatomie du docteur Tulp.

Questions fréquentes

La Ronde de nuit représente-t-elle une scène nocturne ?

Non. La scène se déroule de jour. Le titre est apparu au XVIIIe siècle, quand le vernis assombri donnait l’impression d’une scène de nuit.

Pourquoi le tableau a-t-il été découpé ?

En 1715, pour l’installer dans l’hôtel de ville d’Amsterdam, dont le mur était trop petit. Des bandes ont été coupées sur les quatre côtés, surtout à gauche. Les fragments n’ont jamais été retrouvés.

Peut-on voir La Ronde de nuit pendant la restauration ?

Oui. Depuis 2019, l’Opération Ronde de nuit se déroule en public : le tableau reste visible dans une cage de verre, où les restaurateurs travaillent sous les yeux des visiteurs.

Qui est la petite fille dans le tableau ?

On ne sait pas qui l’a inspirée. Elle porte à sa ceinture un poulet mort dont les griffes rappellent l’emblème de la compagnie des arquebusiers : elle en est une sorte de mascotte.

À qui appartient La Ronde de nuit ?

À la ville d’Amsterdam (Amsterdam Museum). Elle est exposée en dépôt permanent au Rijksmuseum.

La Ronde de nuit a-t-elle été attaquée ?

Oui, trois fois : au couteau en 1911 et en 1975, et à l’acide en 1990. Elle a été restaurée à chaque fois.

Rembrandt a peint une scène de jour que le vernis a changée en nuit, un tableau que l’on a rogné pour le faire tenir dans une salle, et qui a survécu à trois attaques. Aujourd’hui, on le restaure devant le public : La Ronde de nuit continue de changer sous nos yeux.

Image : La Ronde de nuit – Rembrandt van Rijn, 1642, Rijksmuseum, Amsterdam. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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