Nymphéas – Le bassin que Monet a creusé, peint pendant trente ans et offert à la France
Avant de peindre les Nymphéas, Monet a dû les créer. En 1893, il achète une prairie de l’autre côté de la voie ferrée, à Giverny, détourne un bras de rivière, fait creuser un bassin, y plante des nénuphars et l’enjambe d’un pont japonais. Pendant les trente dernières années de sa vie, ce jardin d’eau sera son unique sujet : environ 250 tableaux. Cette toile de 1906, conservée à Chicago, appartient au moment où Monet fait disparaître les rives et le ciel pour ne garder que la surface de l’eau.
En bref
- Artiste : Claude Monet (1840-1926)
- Date : 1906
- Technique : huile sur toile
- Dimensions : 89,9 × 94,1 cm
- Série : les Nymphéas, environ 250 tableaux peints entre la fin des années 1890 et 1926
- Mouvement : Impressionnisme
- Lieu de conservation : Art Institute of Chicago
Un jardin construit pour être peint
En 1883, Monet loue une maison à Giverny, dans l’Eure, près de Vernon ; il l’achètera en 1890. Il y crée d’abord un jardin de fleurs, le « Clos normand », composé comme une palette de couleurs. Puis, en 1893, il acquiert un terrain voisin, de l’autre côté de la voie ferrée, et se lance dans un projet plus ambitieux : un jardin d’eau.
Il fait creuser un bassin alimenté par un bras de l’Epte, y installe des nymphéas – des nénuphars – de différentes couleurs, plante des saules pleureurs, des iris, des bambous, et fait construire un petit pont de bois à la japonaise, bientôt couvert de glycines. Grand collectionneur d’estampes japonaises, dont on peut toujours voir les murs couverts dans sa maison, il s’inspire de ces jardins qu’il n’a jamais vus autrement qu’en image.
Ce jardin n’est pas un décor pour se reposer : c’est un motif, un atelier à ciel ouvert. Monet emploie plusieurs jardiniers, dont un qui s’occupe exclusivement du bassin et nettoie chaque matin les feuilles de nénuphars pour que leur couleur reste nette.
La disparition de l’horizon
Les premiers Nymphéas, à la fin des années 1890, montrent encore le pont japonais, les rives, les arbres. Puis, au fil des années, Monet resserre son cadrage. Les berges disparaissent, le ciel n’apparaît plus que par ses reflets dans l’eau. Vers 1905-1906, il ne reste presque plus que la surface du bassin.
C’est le cas de cette toile de Chicago. Il n’y a ni horizon, ni point de fuite, ni repère pour savoir où se trouve le haut et le bas du paysage. Les nénuphars flottent sur un fond où se mêlent le reflet du ciel, les ombres des arbres et la profondeur de l’eau. Le regard ne sait plus s’il contemple une surface, un reflet ou un abîme.
En 1909, la galerie Durand-Ruel expose à Paris quarante-huit toiles de la série sous le titre « Les Nymphéas, séries de paysages d’eau ». Le public découvre une peinture qui, sans renoncer à la nature, s’approche de quelque chose de nouveau : un tableau sans sujet autre que la lumière.
Symbolisme et détails à observer
- Le reflet du ciel. Il n’y a pas de ciel dans le tableau, et pourtant il est partout : dans les zones claires de l’eau, qui reflètent les nuages.
- Les nénuphars. Leurs feuilles, posées à plat, forment des ellipses de plus en plus étroites vers le haut du tableau. C’est le seul indice de profondeur.
- La touche. De près, elle paraît libre, presque désordonnée ; de loin, elle se fond en une surface vibrante.
- Les couleurs. Verts profonds, mauves, bleus, blancs nacrés et touches roses des fleurs : Monet peint la lumière d’un moment précis de la journée.
- L’absence de cadre. Rien ne s’arrête au bord de la toile. Le bassin semble continuer au-delà, comme si nous ne voyions qu’un fragment d’une surface infinie.
À propos de Claude Monet
Claude Monet naît à Paris le 14 novembre 1840 et grandit au Havre. Avec Renoir, Pissarro, Sisley et quelques autres, il fonde le mouvement impressionniste, dont le nom vient de l’un de ses tableaux, Impression, soleil levant.
Sa vie est longtemps difficile : pauvreté, échecs au Salon, mort de sa première femme, Camille, en 1879. À Giverny, il connaît enfin le succès. Mais les dernières décennies sont marquées par les deuils – sa seconde épouse, Alice, en 1911, son fils aîné Jean en 1914 – et par la maladie : en 1912, on lui diagnostique une cataracte. Sa vision se trouble, ses couleurs virent au jaune et au brun. Il hésite longtemps à se faire opérer et ne s’y résout qu’en 1923, pour un œil, à la demande insistante de son ami Georges Clemenceau.
Malgré tout, il continue de peindre. En 1915, il fait construire à Giverny un immense atelier pour réaliser les grandes compositions des Nymphéas, auxquelles il travaille jusqu’à sa mort, le 5 décembre 1926.
Héritage et influence
Après la mort de Monet, ses grands Nymphéas tardifs sont longtemps jugés trop flous, presque inachevés. Ils sont redécouverts dans les années 1950, au moment où triomphe la peinture abstraite américaine : des peintures sans horizon, couvrant tout le champ du tableau, semblent soudain annoncer l’art de Pollock ou de Rothko. Le Museum of Modern Art de New York acquiert alors de grands panneaux de la série.
Aujourd’hui, les Nymphéas sont parmi les images les plus reproduites au monde. Mais aucune reproduction ne restitue l’effet d’immersion des grandes toiles, que Monet voulait voir entourer complètement le spectateur. Sur la manière dont un tableau qu’on reconnaît peut encore – ou non – nous toucher, voir Ce que l’art fait au cerveau.
Et en France ?
La toile de Chicago est l’un des nombreux Nymphéas dispersés dans le monde. Mais c’est en France que se trouvent les lieux essentiels pour comprendre la série.
Le musée de l’Orangerie, à Paris. Au lendemain de l’armistice du 11 novembre 1918, Monet décide d’offrir à la France de grands panneaux de Nymphéas, en hommage à la paix. Son ami Georges Clemenceau, président du Conseil et voisin de Giverny, le pousse à élargir ce don. Le contrat est signé le 12 avril 1922 pour dix-neuf panneaux, réunis en huit grandes compositions. Monet, jamais satisfait, ne cesse de les retoucher. Les deux salles ovales de l’Orangerie, au jardin des Tuileries, conçues selon ses vœux, ouvrent au public en 1927, quelques mois après sa mort. On y entre comme dans un paysage d’eau qui vous entoure de toutes parts. Clemenceau a joué un rôle semblable dans d’autres histoires d’œuvres d’art : c’est lui qui a obtenu le transfert de l’Olympia de Manet au Louvre, et il avait soutenu l’achat par l’État de la Mère de Whistler.
Le musée Marmottan Monet, à Paris. En 1966, Michel Monet, le dernier fils du peintre, meurt dans un accident de voiture et lègue plus de 130 œuvres de son père au musée Marmottan. Avec d’autres dons, ce legs fait de Marmottan la plus grande collection de Monet au monde : on y voit notamment de nombreuses études tardives du bassin et du pont japonais, ainsi qu’Impression, soleil levant.
Giverny. La maison et les jardins de Monet, restaurés et gérés par la Fondation Claude Monet, accueillent chaque année plusieurs centaines de milliers de visiteurs. On peut s’y promener autour du bassin, traverser le pont japonais et voir, dans la maison, la collection d’estampes japonaises du peintre, dont des œuvres de Hokusai, l’auteur de La Grande Vague de Kanagawa. Les nymphéas fleurissent surtout de juin à septembre.
Un Nymphéas retrouvé au Louvre. En 2016, un grand panneau, Nymphéas : reflets de saules, qui avait appartenu au collectionneur japonais Kojiro Matsukata et dont on avait perdu la trace, a été retrouvé dans les réserves du Louvre. Sa moitié supérieure avait disparu. Nous racontons cette découverte dans Neuf choses que nous avons apprises sur des tableaux célèbres après l’impression de votre manuel.
Où voir l’œuvre aujourd’hui
Ce Nymphéas de 1906 est conservé à l’Art Institute of Chicago, l’un des musées américains les plus riches en peinture impressionniste.
- Vérifiez les horaires et les jours d’ouverture sur le site du musée avant votre visite, et réservez en ligne.
- Venez tôt : les salles impressionnistes sont très fréquentées.
- Dans le même musée : Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Seurat, une version de La Chambre à coucher de Van Gogh et d’autres Monet, dont plusieurs meules et vues de Giverny.
- En France : pour l’expérience la plus complète des Nymphéas, rendez-vous à l’Orangerie et au musée Marmottan Monet, à Paris, puis à Giverny.
Questions fréquentes
Combien de Nymphéas Monet a-t-il peints ?
Environ 250 tableaux, de la fin des années 1890 jusqu’à sa mort en 1926.
Monet était-il aveugle quand il peignait les Nymphéas ?
Non. Une cataracte lui a été diagnostiquée en 1912 ; elle a altéré sa vision des couleurs. Il a été opéré d’un œil en 1923 et a continué à peindre jusqu’à sa mort. En 1906, date de ce tableau, sa vue n’était pas encore atteinte.
Où voir les plus grands Nymphéas ?
Au musée de l’Orangerie, à Paris, où huit grandes compositions offertes par Monet à l’État sont présentées dans deux salles ovales depuis 1927.
Le bassin aux nymphéas existe-t-il encore ?
Oui. Le jardin d’eau de Giverny, créé par Monet à partir de 1893, a été restauré et se visite, avec le pont japonais et la maison du peintre.
Quelle est la plus grande collection de Monet au monde ?
Celle du musée Marmottan Monet, à Paris, enrichie en 1966 par le legs de plus de 130 œuvres de Michel Monet, fils du peintre.
Monet a commencé par creuser un bassin, puis il l’a regardé pendant trente ans, jusqu’à ce que l’horizon disparaisse. Ce que nous voyons dans cette toile de 1906 n’est ni un paysage ni une abstraction, mais le moment exact où l’un commence à devenir l’autre.
Image : Nymphéas – Claude Monet, 1906, Art Institute of Chicago. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
