Le Déjeuner sur l’herbe – Le « Bain » qui fit rire et scandalisa le Salon des refusés
Le 15 mai 1863, au palais de l’Industrie, sur les Champs-Élysées, s’ouvre une exposition inédite : le « Salon des refusés », voulu par Napoléon III pour montrer au public les œuvres que le jury du Salon officiel avait écartées. Le tableau le plus commenté s’appelle alors Le Bain. Il montre une femme nue assise dans l’herbe, à côté de deux hommes en costume, qui regarde tranquillement le spectateur. Le public rit, les critiques s’indignent. Ce tableau, que nous appelons aujourd’hui Le Déjeuner sur l’herbe, est devenu l’une des œuvres fondatrices de la peinture moderne.
En bref
- Artiste : Édouard Manet (1832-1883)
- Date : 1863
- Titre en 1863 : Le Bain
- Technique : huile sur toile
- Dimensions : 208 × 264,5 cm
- Mouvement : Réalisme
- Lieu de conservation : musée d’Orsay, Paris, don d’Étienne Moreau-Nélaton, 1906
Le Salon des refusés
Sous le Second Empire, le Salon officiel est la grande exposition annuelle de peinture et de sculpture à Paris. Y être accepté est indispensable pour se faire connaître. En 1863, le jury refuse un nombre considérable d’œuvres, et les protestations sont si fortes que l’empereur Napoléon III décide d’organiser une contre-exposition. Le 15 mai, deux semaines après l’ouverture du Salon officiel, le « Salon des refusés » ouvre ses portes au palais de l’Industrie.
Manet y présente trois tableaux, dont celui qu’il intitule Le Bain. Le peintre américain Whistler y montre aussi une toile qui fait sensation, sa Symphonie en blanc n° 1 – c’est le même Whistler qui peindra plus tard La Mère de Whistler. Mais c’est le tableau de Manet qui devient la principale attraction de l’exposition, entre éclats de rire et scandale.
Pourquoi ce scandale ?
Le nu féminin n’avait rien de nouveau dans la peinture. Mais il devait être idéalisé et justifié par un sujet mythologique ou allégorique : des nymphes, des déesses, des muses. Manet peint une scène de son temps. Les deux hommes portent des vêtements modernes ; la femme, nue, est assise avec eux, ses vêtements à la mode posés en désordre à côté du panier de pique-nique. Et elle regarde le spectateur, sans honte.
La manière de peindre choque aussi. Les couleurs sont posées en larges aplats, avec des contrastes forts et peu de modelé. Le paysage est traité librement, presque comme un décor. Beaucoup y voient une peinture inachevée, maladroite. Pour d’autres, c’est la naissance d’une peinture nouvelle.
Un dialogue avec les maîtres du Louvre
Manet connaît parfaitement l’art des musées. Pour composer sa scène, il s’inspire notamment du Concert champêtre, une peinture vénitienne de la Renaissance conservée au Louvre, attribuée à Titien, où des femmes nues côtoient des musiciens habillés dans un paysage. Émile Zola, qui défendit Manet, faisait remarquer qu’on trouvait au Louvre bien des tableaux mêlant figures nues et habillées. Manet reprend ce modèle ancien, mais le transpose dans le présent, avec des Parisiens d’aujourd’hui. C’est cette actualisation qui dérange.
Qui sont les personnages ?
La femme nue a pour modèle Victorine Meurent, l’un des modèles préférés de Manet, que l’on retrouve deux ans plus tard dans Olympia. Selon l’identification la plus courante, les deux hommes sont des proches du peintre : l’un de ses frères et le frère de la femme qu’il allait épouser. Une historienne de l’art a même pu parler, à propos de cette scène, d’un « portrait de famille ». À l’arrière-plan, une autre femme, en chemise, se baigne dans le ruisseau.
Symbolisme et détails à observer
Le regard. La femme nue est la seule à regarder vers nous. Les deux hommes, eux, semblent absorbés par leur conversation. Le spectateur se sent pris à témoin.
La nature morte. En bas à gauche, le panier renversé, les fruits, le pain et la robe bleue jetée sur l’herbe forment une magnifique nature morte, d’une peinture virtuose.
La baigneuse. Au fond, la femme qui se baigne paraît trop grande pour sa place dans l’espace. Ce manque apparent de perspective a été moqué ; il contribue aussi à l’étrangeté de la scène.
La lumière. Elle ne vient pas d’un soleil précis. Les corps clairs ressortent sur le sous-bois sombre comme sur un fond d’atelier : Manet ne cherche pas à imiter le plein air.
Le format. Plus de deux mètres sur deux mètres et demi : un format réservé aux grands tableaux d’histoire, utilisé ici pour une scène de pique-nique.
Deux versions
Il existe une version plus petite et plus ancienne du Déjeuner sur l’herbe, conservée à la Courtauld Gallery de Londres. Nous comparons les deux tableaux dans Quelle version regardez-vous ?
À propos d’Édouard Manet
Né à Paris en 1832 dans une famille de la haute bourgeoisie, Manet se forme dans l’atelier de Thomas Couture et copie les maîtres anciens au Louvre. Ami des futurs impressionnistes, il continue pourtant de présenter ses tableaux au Salon officiel, au prix de nombreux refus et scandales, comme celui d’Olympia en 1865. Il meurt à Paris en 1883.
Héritage et influence
Le Déjeuner sur l’herbe a marqué toute une génération. En 1865-1866, le jeune Claude Monet entreprend à son tour un immense Déjeuner sur l’herbe, peint en plein air, avec des figures habillées. Il ne l’achèvera jamais : il laisse la toile à son propriétaire en paiement d’un loyer. Abîmée, elle sera découpée ; deux fragments sont aujourd’hui au musée d’Orsay. Monet est aussi l’auteur d’Impression, soleil levant.
Un siècle plus tard, Pablo Picasso se passionne pour le tableau. Entre 1949 et 1962, il réalise d’après lui 27 peintures, 140 dessins, des linogravures et des maquettes en carton pour des sculptures : le plus important ensemble d’œuvres inspiré par un seul tableau au XXe siècle.
Et en France ?
Un tableau qui a trouvé son chemin vers le musée. Manet garde longtemps le tableau. En 1878, le baryton et collectionneur Jean-Baptiste Faure, celui-là même qui avait commandé à Degas La Classe de danse, l’achète pour 2 600 francs. En 1900, il passe dans la collection d’Étienne Moreau-Nélaton, peintre, historien d’art et grand collectionneur, qui le donne à l’État en 1906. Le tableau est d’abord présenté au musée des Arts décoratifs, puis entre au Louvre en 1934, avant de rejoindre le musée d’Orsay.
Picasso et Manet à Paris. En 2008, le musée d’Orsay a consacré une exposition, « Picasso/Manet », au dialogue entre les deux peintres autour du Déjeuner sur l’herbe. Une partie des variations de Picasso est conservée au musée national Picasso, à Paris.
Monet à Orsay. Les deux fragments du Déjeuner sur l’herbe de Monet sont présentés au musée d’Orsay, ce qui permet de comparer, à quelques salles de distance, la scène de Manet et sa réponse impressionniste.
Où voir l’œuvre aujourd’hui
Le Déjeuner sur l’herbe est exposé au musée d’Orsay, à Paris, dans les salles consacrées à Manet.
- Réservez en ligne et vérifiez les horaires sur le site du musée.
- Dans le même musée : Olympia, les fragments du Déjeuner sur l’herbe de Monet et La Mère de Whistler.
- Au Louvre : le Concert champêtre, pour voir le modèle de Manet.
- À Londres : la petite version du tableau, à la Courtauld Gallery.
Questions fréquentes
Pourquoi le tableau a-t-il fait scandale ?
Parce qu’il montrait une femme nue contemporaine, sans prétexte mythologique, à côté de deux hommes habillés, et qu’elle regardait le spectateur. Sa peinture en aplats choquait aussi.
Où a-t-il été exposé pour la première fois ?
Au Salon des refusés, ouvert le 15 mai 1863 au palais de l’Industrie, à Paris, sous le titre Le Bain.
Qui est la femme nue ?
Victorine Meurent, l’un des modèles préférés de Manet, qui posa aussi pour Olympia.
Comment est-il entré au musée ?
Il a été donné à l’État en 1906 par le collectionneur Étienne Moreau-Nélaton, après avoir appartenu au baryton Jean-Baptiste Faure.
Picasso s’en est-il inspiré ?
Oui, abondamment : entre 1949 et 1962, il a réalisé d’après lui 27 peintures, 140 dessins, des linogravures et des maquettes.
Manet a voulu peindre un sujet ancien avec des gens de son temps. Le public de 1863 n’y a vu qu’une provocation et a éclaté de rire. Un siècle et demi plus tard, Picasso y a puisé pendant treize ans, et le tableau est devenu le point de départ de toute la peinture moderne.
Image : Le Déjeuner sur l’herbe – Édouard Manet, 1863, musée d’Orsay, Paris. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
