Las Meninas – Le tableau qui regarde celui qui le regarde
Dans Las Meninas, le peintre vous regarde. Velázquez s’est représenté debout devant une immense toile dont on ne voit que le dos, le pinceau levé, les yeux posés sur vous. Au fond de la pièce, un miroir reflète le roi Philippe IV et la reine Marianne – c’est-à-dire, logiquement, les personnes qui se tiennent à votre place. Depuis plus de trois siècles, ce jeu de regards trouble les peintres, les philosophes et les visiteurs du Prado : qui regarde qui, et qu’est-ce que Velázquez est en train de peindre ?
En bref
- Artiste : Diego Velázquez (1599-1660)
- Date : 1656
- Technique : huile sur toile
- Dimensions : environ 318 × 276 cm
- Titres anciens : La Famille de Philippe IV ; le titre Las Meninas s’impose au XIXe siècle
- Mouvement : Baroque – Siècle d’or espagnol
- Lieu de conservation : musée du Prado, Madrid
Qui regarde qui ?
La scène se passe dans une grande salle de l’Alcázar de Madrid, l’ancien palais royal, où Velázquez avait son atelier. Au centre, la petite infante Marguerite-Thérèse, cinq ans, entourée de ses demoiselles d’honneur – les meninas. À gauche, Velázquez, devant une toile gigantesque vue de dos.
Le miroir du fond reflète deux silhouettes couronnées : le roi Philippe IV et la reine Marianne d’Autriche. Plusieurs interprétations s’affrontent. Selon la plus répandue, les souverains posent pour leur portrait, à la place même du spectateur, et l’infante est venue assister à la séance : tout le monde regarde vers eux, donc vers nous. Selon une autre, le miroir refléterait la toile que Velázquez est en train de peindre. Aucune n’a définitivement emporté l’adhésion.
C’est précisément cette incertitude qui a fait de Las Meninas un tableau sur le regard lui-même. Le peintre italien Luca Giordano l’aurait appelé « la théologie de la peinture ». Et en 1966, le philosophe français Michel Foucault a ouvert son livre Les Mots et les Choses par une longue analyse du tableau, intitulée « Les suivantes ».
Un tableau qui vous fait entrer dans la pièce
La plupart des grands tableaux nous montrent une scène. Las Meninas nous place à l’intérieur. Nous sommes là où se tiennent le roi et la reine ; les personnages nous regardent, ou regardent quelqu’un qui est à notre place. Les neurosciences ont d’ailleurs montré que les œuvres qui nous émeuvent le plus mobilisent les zones du cerveau liées à la pensée sur soi : un tableau construit autour de la position du spectateur en est un exemple saisissant. Nous en parlons dans Ce que l’art fait au cerveau.
Qui sont les personnages ?
- L’infante Marguerite-Thérèse, au centre, fille de Philippe IV et de Marianne, future impératrice. Velázquez l’a peinte plusieurs fois.
- Doña María Agustina Sarmiento, à genoux à gauche, qui lui offre une petite cruche d’eau sur un plateau.
- Doña Isabel de Velasco, à droite, qui esquisse une révérence.
- Mari Bárbola, une naine de la cour, et Nicolasito Pertusato, qui pose son pied sur le dos d’un grand chien couché.
- Doña Marcela de Ulloa, la dame chargée des demoiselles, en habit de veuve, et un garde, dans la pénombre.
- Don José Nieto Velázquez, chambellan de la reine, dans l’encadrement lumineux de la porte du fond.
- Velázquez lui-même, et, dans le miroir, le roi et la reine.
Symbolisme et détails à observer
Le miroir. Petit rectangle lumineux au fond de la salle, il est la clé du tableau : il fait entrer dans la scène deux personnages qui sont, en principe, hors de la toile.
La lumière. Elle entre par les fenêtres de droite et vient frapper l’infante, dont les cheveux et la robe brillent au milieu d’une pièce plongée dans une pénombre dorée.
La porte. Au fond, José Nieto se tient sur les marches, à contre-jour : entre-t-il, ou sort-il ? Il ouvre une perspective lumineuse vers l’extérieur, qui creuse encore la profondeur de l’espace.
La croix rouge. Sur la poitrine de Velázquez brille la croix de l’ordre de Santiago, l’une des plus hautes distinctions de la noblesse espagnole. Or Velázquez ne l’a obtenue qu’en 1659, trois ans après le tableau : elle a donc été ajoutée plus tard. La légende veut que le roi lui-même l’ait peinte ; plus vraisemblablement, Velázquez ou un proche l’a ajoutée.
La touche. Approchez-vous : les visages, les rubans, les reflets sont faits de quelques touches libres, presque abstraites. De loin, tout se recompose avec une justesse saisissante. C’est cette manière qui fascinera les impressionnistes.
Un peintre qui voulait être noble
En se peignant au cœur d’une scène royale, Velázquez fait aussi une déclaration. Au XVIIe siècle, en Espagne, la peinture est encore souvent considérée comme un métier manuel, indigne d’un noble. Velázquez, peintre de la cour et responsable des appartements du palais, rêve d’entrer dans l’ordre de Santiago, réservé à la noblesse. Il y parviendra en 1659, après une longue enquête sur ses origines. Dans Las Meninas, il se montre en artiste et en courtisan, dans l’intimité de la famille royale : il affirme la dignité de son art. Albrecht Dürer, un siècle et demi plus tôt, avait mené le même combat avec son autoportrait de 1500.
À propos de Diego Velázquez
Diego Rodríguez de Silva y Velázquez naît à Séville en 1599. Il se forme dans l’atelier de Francisco Pacheco, dont il épouse la fille. En 1623, il devient peintre du jeune roi Philippe IV, qu’il servira toute sa vie.
Deux voyages en Italie, en 1629-1631 et en 1649-1651, transforment sa manière : sa touche devient de plus en plus libre et légère. Il peint les rois, les princes, les bouffons et les nains de la cour avec la même attention.
En 1660, il est chargé de préparer le cadre d’une rencontre historique sur l’île des Faisans, à la frontière franco-espagnole. Il meurt quelques semaines plus tard, en août 1660, épuisé.
Héritage et influence
Goya, peintre de la cour un siècle plus tard, étudie et grave les œuvres de Velázquez ; on pense à lui en regardant Le Trois Mai 1808 ou la Maja nue, réponse à la Vénus au miroir de Velázquez. Au XIXe siècle, Édouard Manet se rend à Madrid en 1865 et qualifie Velázquez de « peintre des peintres » ; sa leçon se retrouve dans Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia. En 1957, Pablo Picasso consacre à Las Meninas une série de 58 œuvres, aujourd’hui conservées au musée Picasso de Barcelone.
Et en France ?
Un tableau sauvé d’un incendie… allumé chez un peintre français. Le 24 décembre 1734, un grand incendie ravage l’Alcázar de Madrid. Le feu part des appartements de Jean Ranc, peintre français au service du roi d’Espagne Philippe V, petit-fils de Louis XIV. Des centaines de tableaux disparaissent dans les flammes. Las Meninas est sauvée, comme d’autres chefs-d’œuvre, jetée en hâte par une fenêtre selon une tradition souvent racontée.
Velázquez et le mariage de Louis XIV. L’infante Marguerite de Las Meninas a une demi-sœur aînée, Marie-Thérèse. En juin 1660, sur l’île des Faisans, au milieu de la Bidassoa, les cours de France et d’Espagne se rencontrent pour sceller son mariage avec Louis XIV et la paix des Pyrénées. C’est Velázquez, responsable des appartements royaux, qui dirige la décoration du pavillon de la rencontre. Il meurt quelques semaines plus tard. Marie-Thérèse devient reine de France. Le Louvre conserve un portrait de l’infante attribué à Velázquez et à son atelier.
Foucault et Les Suivantes. C’est un philosophe français, Michel Foucault, qui a fait de Las Meninas un objet de réflexion philosophique mondialement célèbre, dans le premier chapitre des Mots et les Choses (1966).
La première grande exposition en France. Il a fallu attendre 2015 pour qu’une grande exposition monographique soit consacrée à Velázquez en France. Du 25 mars au 13 juillet 2015, le Grand Palais, avec le Louvre, a réuni 119 œuvres, dont 57 de Velázquez. Las Meninas n’a pas quitté le Prado, mais une petite version ancienne du tableau, conservée en Angleterre à Kingston Lacy, était présentée. Sur ces « autres versions » des chefs-d’œuvre, voir Quelle version regardez-vous ?
Où voir l’œuvre aujourd’hui
Las Meninas est exposée au musée du Prado, à Madrid, dans la grande salle consacrée à Velázquez.
- Horaires : le Prado est généralement ouvert tous les jours, y compris le lundi. Les deux dernières heures sont gratuites, mais très fréquentées. Vérifiez les horaires et réservez sur le site du musée.
- Reculez, puis approchez-vous. De loin, la scène est d’une vérité saisissante ; de près, elle se défait en touches presque abstraites.
- Placez-vous face au tableau et cherchez le point d’où le miroir semble vous refléter : vous êtes, un instant, à la place du roi.
- Dans le même musée : les autres grands Velázquez (La Reddition de Breda, les portraits royaux, les bouffons), ainsi que Goya – Le Trois Mai 1808, Saturne dévorant son fils – et Le Jardin des délices de Bosch.
Questions fréquentes
Que signifie « Las Meninas » ?
Les « ménines » sont les jeunes filles nobles au service des enfants royaux. Le titre ne s’est imposé qu’au XIXe siècle ; le tableau était auparavant décrit comme La Famille de Philippe IV.
Qui se reflète dans le miroir ?
Le roi Philippe IV et la reine Marianne d’Autriche. Selon l’interprétation la plus courante, ils se tiennent devant la scène, à la place du spectateur.
Pourquoi Velázquez porte-t-il une croix rouge ?
C’est la croix de l’ordre de Santiago, qu’il n’a obtenue qu’en 1659, trois ans après le tableau. Elle a donc été ajoutée plus tard.
Qu’a écrit Michel Foucault sur Las Meninas ?
Il en a fait le sujet du premier chapitre des Mots et les Choses (1966), « Les suivantes », une analyse du tableau comme représentation de la représentation elle-même.
Picasso a-t-il peint Las Meninas ?
Oui. En 1957, il a réalisé 58 variations libres sur le tableau, conservées au musée Picasso de Barcelone.
Velázquez a peint une pièce où tout le monde regarde quelqu’un qu’on ne voit pas. Ce quelqu’un, c’est le roi – ou c’est vous. Trois siècles plus tard, il suffit de se placer devant Las Meninas pour sentir que le tableau, lui aussi, nous regarde.
Image : Las Meninas – Diego Velázquez, 1656, musée du Prado, Madrid. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
