Saturne dévorant son fils – Peint sur le mur d’une salle à manger, montré à Paris en 1878
Saturne dévorant son fils n’a jamais été conçu comme un tableau. Goya l’a peint directement sur le mur de sa maison, près de Madrid, dans la pièce du rez-de-chaussée qui servait sans doute de salle à manger. Il ne l’a jamais exposé, ne l’a jamais titré, ne l’a jamais expliqué. Ce n’est qu’un demi-siècle après sa mort qu’un banquier de Paris a fait détacher ces peintures murales pour les transposer sur toile – et le public les a découvertes à l’Exposition universelle de Paris, en 1878. Sans grand succès : les Parisiens n’étaient pas prêts pour Goya.
En bref
- Artiste : Francisco de Goya (1746-1828)
- Date : vers 1820-1823
- Technique : huile sur enduit mural, transposée sur toile
- Dimensions : 143,5 × 81,4 cm
- Série : les quatorze « Peintures noires » de la Quinta del Sordo
- Mouvement : Romantisme
- Lieu de conservation : musée du Prado, Madrid, salle 67
Les murs de la maison du sourd
En 1819, Goya, âgé de soixante-treize ans et sourd depuis plus de vingt-cinq ans, achète une maison de campagne au bord du Manzanares, aux portes de Madrid. Les habitants l’appelleront plus tard la Quinta del Sordo, « la maison du sourd » – d’après un ancien propriétaire, lui aussi sourd.
Sur les murs de deux grandes pièces, l’une au rez-de-chaussée, l’autre à l’étage, Goya peint à l’huile, directement sur le plâtre, quatorze compositions sombres, aujourd’hui appelées les « Peintures noires », à cause de leurs couleurs et de leurs sujets. Au rez-de-chaussée, Saturne faisait face à une figure de femme, La Léocadie, et voisinait avec une Judith et Holopherne et un grand Sabbat. Personne ne les a commandées, et aucune lettre de Goya n’en parle.
Les titres ne sont pas de lui. Ils viennent de l’inventaire dressé après sa mort par son ami Antonio de Brugada, qui l’avait accompagné en exil. On connaît leur disposition grâce à ce document et aux photographies prises vers 1864 par le photographe français Jean Laurent, avant que les peintures soient détachées.
Un mythe, et bien plus
Le sujet vient de la mythologie. Saturne – Cronos chez les Grecs – a appris qu’un de ses enfants le détrônerait. Pour garder le pouvoir, il les dévore les uns après les autres. Rubens avait peint ce mythe deux siècles plus tôt dans un tableau que Goya connaissait sans doute, aujourd’hui lui aussi au Prado.
Mais Goya en fait tout autre chose. Chez lui, ce n’est plus un dieu de l’Olympe, c’est un géant hagard, aux yeux exorbités, qui mord dans un corps humain déjà décapité, sans même un bébé reconnaissable. On y a vu une image du temps qui détruit tout, de la vieillesse et de la mort, de la mélancolie, du pouvoir qui dévore ses propres enfants – ou de l’Espagne de Ferdinand VII, qui réprimait alors violemment les libéraux. Goya n’a laissé aucune réponse.
Symbolisme et détails à observer
Les yeux. Exorbités, ils expriment moins la cruauté que la terreur, presque la folie. Saturne semble effrayé par son propre geste. Ce regard a d’ailleurs été affecté par des pertes de peinture lors de la transposition et des restaurations.
Les mains. Énormes, crispées, elles serrent le corps avec une force animale ; les doigts s’enfoncent dans la chair.
Le corps de la victime. Éclairé, pâle, il est déjà sans tête et sans bras. Toute la lumière du tableau se concentre sur lui.
Le fond noir. Il n’y a ni décor ni paysage. Le géant surgit de l’obscurité, comme dans un cauchemar.
Ce qui était dessous. Les radiographies ont montré que, sous Saturne, Goya avait d’abord peint autre chose : un personnage dansant. Les murs de la maison étaient déjà couverts d’autres peintures, plus claires, qu’il a recouvertes.
Du mur à la toile
En 1823, avant de partir en exil, Goya donne la maison à son petit-fils. Après plusieurs propriétaires, elle est achetée en 1873 par Frédéric Émile d’Erlanger, un banquier installé à Paris. Pour sauver les peintures – et sans doute pour les vendre –, il demande à un restaurateur du Prado, Salvador Martínez Cubells, de les détacher des murs et de les transposer sur toile. L’opération, délicate, commence en 1874 et prend des années.
D’Erlanger présente les toiles à l’Exposition universelle de Paris de 1878. Elles suscitent peu d’intérêt. En 1881, il en fait don à l’État espagnol, qui les confie au Prado, où elles sont exposées depuis 1889. La maison, elle, a été démolie ; une station de métro de Madrid porte aujourd’hui le nom de Goya, non loin de son emplacement.
À propos de Francisco de Goya
Francisco de Goya naît en 1746 à Fuendetodos, en Aragon. Il devient peintre de la cour d’Espagne et portraitiste de l’aristocratie, comme en témoigne La Maja vêtue et La Maja nue. En 1792-1793, une grave maladie le laisse sourd.
Il devient alors un témoin féroce de son temps : les gravures des Caprices, puis des Désastres de la guerre, et les grandes toiles de 1814, Le Deux Mai 1808 et Le Trois Mai 1808, qui montrent la violence de l’occupation napoléonienne. Il a admiré Velázquez, dont il a gravé des tableaux, comme Las Meninas.
Héritage et influence
Restées cachées pendant plus d’un demi-siècle, les Peintures noires n’ont vraiment été comprises qu’au XXe siècle. On y a vu une préfiguration de l’expressionnisme, cette peinture qui déforme le monde pour exprimer l’angoisse, comme Le Cri de Munch. Les surréalistes et des peintres comme Francis Bacon ont été fascinés par cette violence et cette liberté.
Aujourd’hui, Saturne dévorant son fils est l’une des images les plus célèbres du Prado. Dans la même salle se trouve une autre Judith et Holopherne, que l’on peut comparer à celle du Caravage, Judith décapitant Holopherne.
Et en France ?
Paris, 1878. La première présentation publique des Peintures noires a eu lieu en France, à l’Exposition universelle de Paris de 1878, grâce à un banquier parisien. Le public de l’époque, habitué à une peinture académique, est resté indifférent – une rencontre manquée.
Bordeaux, la dernière ville de Goya. En 1824, peu après avoir achevé les Peintures noires, Goya quitte l’Espagne de Ferdinand VII et s’installe à Bordeaux, où vivaient de nombreux exilés libéraux espagnols. Il y continue à peindre et à expérimenter la lithographie, avec la célèbre série des Taureaux de Bordeaux. Il meurt à Bordeaux le 16 avril 1828, à quatre-vingt-deux ans. Sa dernière maison, cours de l’Intendance, abrite aujourd’hui l’Institut Cervantes. Ses restes ont été ramenés en Espagne à la fin du XIXe siècle ; lors de l’exhumation, on a constaté que son crâne avait disparu, un mystère qui n’a jamais été résolu. Il repose aujourd’hui à Madrid, dans l’ermitage de San Antonio de la Florida, sous la coupole qu’il avait peinte.
Voir Goya en France. Le musée du Louvre et le palais des Beaux-Arts de Lille conservent des tableaux de Goya. À Lille, deux grandes toiles, Les Jeunes et Les Vieilles, montrent son regard satirique sur la société de son temps.
Où voir l’œuvre aujourd’hui
Saturne dévorant son fils est exposé au musée du Prado, à Madrid, dans la salle 67, consacrée aux Peintures noires, au rez-de-chaussée du bâtiment Villanueva.
- Horaires et tarifs : le Prado est ouvert tous les jours ; les deux dernières heures sont gratuites, mais très fréquentées. Vérifiez sur le site du musée et réservez en ligne.
- La salle 67 est l’une des plus visitées du musée : venez à l’ouverture pour la voir dans le calme.
- Dans le même musée : les deux Majas, Le Deux Mai et Le Trois Mai 1808, le Saturne de Rubens, Las Meninas de Velázquez et Le Jardin des délices de Bosch.
- À Madrid : l’ermitage de San Antonio de la Florida, avec les fresques de Goya et sa tombe.
Questions fréquentes
Pourquoi Goya a-t-il peint Saturne dévorant son fils ?
On ne le sait pas : il n’a laissé aucune explication. On y voit une image du temps, de la vieillesse, de la folie, ou du pouvoir qui dévore ses propres enfants, dans l’Espagne répressive de Ferdinand VII.
Comment le tableau est-il passé du mur à la toile ?
À la demande du banquier Frédéric Émile d’Erlanger, le restaurateur du Prado Salvador Martínez Cubells a détaché les peintures murales et les a transposées sur toile à partir de 1874.
Où a-t-il été montré pour la première fois ?
À l’Exposition universelle de Paris de 1878. Les toiles ont ensuite été données à l’État espagnol en 1881 et sont au Prado depuis 1889.
Qu’y avait-il sous la peinture ?
Selon les radiographies, Goya avait d’abord peint un personnage dansant à cet endroit, avant de le recouvrir par Saturne.
Où Goya est-il mort ?
À Bordeaux, le 16 avril 1828, où il vivait en exil depuis 1824.
Goya a peint ce cauchemar pour lui seul, sur le mur d’une pièce où il prenait ses repas, avant de partir mourir en France. Il ne l’a jamais nommé ni expliqué. Ce sont les autres – un banquier de Paris, un restaurateur, un musée – qui l’ont décroché, transporté, montré. Le géant affolé continue de dévorer son enfant dans le noir, et personne n’a encore trouvé la réponse que Goya a emportée avec lui.
Image : Saturne dévorant son fils – Francisco de Goya, vers 1820-1823, musée du Prado, Madrid. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
