Whistler's Mother by James McNeill Whistler, 1871

Arrangement en gris et noir n° 1 – La Mère de Whistler, « l’antichambre du Louvre »

Le 30 novembre 1891, l’État français achète à James McNeill Whistler un tableau que le document officiel décrit simplement comme le « portrait d’une dame âgée ». Prix : 4 000 francs, bien moins que ce qu’espérait le peintre. Mais Whistler accepte, parce que son ami le poète Stéphane Mallarmé lui promet que le musée du Luxembourg n’est que l’« antichambre » du Louvre. Il avait raison : trente-quatre ans plus tard, La Mère de Whistler devenait la première œuvre d’un artiste américain à entrer au Louvre. L’icône la plus célèbre de l’art américain est, depuis plus d’un siècle, une œuvre française.

En bref

  • Artiste : James McNeill Whistler (1834-1903)
  • Date : 1871
  • Titre complet : Arrangement en gris et noir n° 1, dit aussi Portrait de la mère de l’artiste
  • Technique : huile sur toile, dans un cadre dessiné par Whistler
  • Dimensions : 144,3 × 162,5 cm
  • Mouvement : Réalisme – esthétisme
  • Lieu de conservation : musée d’Orsay, Paris

Un « arrangement », pas un portrait

À l’été 1871, dans son atelier de Chelsea, à Londres, Whistler peint sa mère, Anna McNeill Whistler, alors âgée de soixante-sept ans. Selon une histoire racontée plus tard, il attendait un autre modèle, qui ne serait pas venu ; sa mère aurait accepté de poser à sa place, et, fatiguée de rester debout, aurait été installée sur une chaise. Rien ne permet de le vérifier, mais le tableau ne ressemble en rien à un portrait de famille sentimental.

Whistler, en effet, refuse que la peinture raconte une histoire ou délivre un message moral. Pour lui, un tableau doit être une harmonie de formes et de couleurs, comme une pièce de musique. D’où ses titres : Symphonie, Nocturne, Arrangement. Lorsqu’il expose la toile à la Royal Academy de Londres, en 1872, il l’intitule Arrangement en gris et noir, en ajoutant Portrait de la mère du peintre pour un public qui n’aurait pas compris. C’est ce sous-titre qui a donné au tableau son surnom universel.

L’année suivante, l’historien Thomas Carlyle pose à son tour dans une composition très proche, qui devient l’Arrangement en gris et noir n° 2. Le portrait de la mère prend alors le numéro 1.

Symbolisme et détails à observer

Le profil. Anna Whistler est assise de profil, immobile, les mains jointes sur un mouchoir, le regard perdu devant elle. Ce profil strict, presque comme sur une médaille, donne au tableau sa gravité.

La palette. Gris, noir, blanc : les couleurs se réduisent à quelques tons neutres. Seuls le visage, les mains et la coiffe de dentelle apportent un peu de lumière.

La géométrie. Le tableau est construit avec des rectangles : le mur, le cadre accroché, le rideau sombre à gauche, le repose-pieds. La silhouette de la femme se découpe sur ces lignes droites.

Le tableau dans le tableau. Au mur, un petit cadre noir et blanc montre une vue de la Tamise : c’est une gravure de Whistler lui-même. Le peintre fait ainsi entrer son propre travail dans le portrait.

Le papillon. En haut du rideau, à gauche, on peut discerner le monogramme de Whistler, un papillon stylisé, qui lui servait de signature.

Le Japon. Les grands aplats, le rideau à motifs et la composition épurée doivent beaucoup aux estampes japonaises, que Whistler collectionnait, comme celles de l’auteur de La Grande Vague de Kanagawa.

Un tableau mis en gage

Après son exposition à Londres, le tableau ne trouve pas d’acheteur. Dans les années 1870, Whistler, ruiné après un procès retentissant contre le critique John Ruskin, le met en gage. Ce n’est qu’au début des années 1890 que sa carrière se redresse. En avril 1891, la ville de Glasgow achète le portrait de Carlyle. Son marchand, David Croal Thomson, lui conseille alors de proposer le portrait de sa mère au musée du Luxembourg, le musée parisien des artistes vivants.

À propos de James McNeill Whistler

Whistler naît en 1834 à Lowell, dans le Massachusetts, et passe une partie de son enfance en Russie, où son père, ingénieur, construit une ligne de chemin de fer. Après un passage à l’académie militaire de West Point, il s’installe à Paris en 1855, se forme dans l’atelier du peintre Charles Gleyre et se lie avec Courbet, Fantin-Latour et Manet. Puis il s’établit à Londres, où il passera l’essentiel de sa vie.

Esthète, dandy, polémiste redouté, il défend l’idée de « l’art pour l’art ». Ses Nocturnes, vues brumeuses de la Tamise la nuit, annoncent la peinture moderne. Il meurt à Londres en 1903.

Héritage et influence

Au début des années 1930, le tableau traverse l’Atlantique pour une tournée triomphale aux États-Unis. En 1934, il inspire un timbre de la poste américaine pour la fête des mères. Il devient l’une des images les plus célèbres – et les plus parodiées – de l’art américain, jusqu’au film comique Bean (1997), dont l’intrigue tourne autour de ce tableau.

Sa sobriété, son silence et sa rigueur ont aussi annoncé une peinture plus dépouillée, et l’on a souvent rapproché la solitude de ses intérieurs de celle des toiles d’Edward Hopper.

Et en France ?

« L’antichambre du Louvre ». La Mère de Whistler est une histoire française. Le poète Stéphane Mallarmé, ami du peintre, et plusieurs figures du monde politique et artistique – dont le critique Théodore Duret, l’écrivain Roger Marx et Georges Clemenceau – s’emploient à convaincre l’État de l’acheter. Le 30 novembre 1891, l’achat est conclu pour 4 000 francs. Whistler accepte ce prix modeste parce qu’il tient à voir son œuvre entrer dans un musée national. Mallarmé le rassure : le tableau est bien destiné au Louvre, le Luxembourg n’en est que l’antichambre.

Du Luxembourg à Orsay. Le tableau entre au musée du Luxembourg le 14 décembre 1891, passe en 1922 au Jeu de Paume, puis entre au musée du Louvre en 1925-1926 : c’est la première œuvre d’un artiste américain à y être exposée. En 1986, il rejoint le nouveau musée d’Orsay, consacré à l’art de la seconde moitié du XIXe siècle. Clemenceau, qui avait soutenu l’achat, sera aussi l’artisan du don des Nymphéas de Monet à l’État.

Whistler, peintre parisien. Whistler a été formé à Paris. En 1863, son tableau Symphonie en blanc n° 1 a fait sensation au Salon des refusés, à côté du Déjeuner sur l’herbe de Manet. On le voit aussi au centre de l’Hommage à Delacroix de Fantin-Latour, conservé au musée d’Orsay, aux côtés de Manet et de Baudelaire. En 2022, le musée d’Orsay a accueilli une exposition de portraits de Whistler venus de la Frick Collection de New York.

Où voir l’œuvre aujourd’hui

La Mère de Whistler appartient au musée d’Orsay, à Paris.

  • Prêt récent : le tableau a été prêté à la Tate Britain, à Londres, pour la grande exposition Whistler présentée du 21 mai au 27 septembre 2026. Avant votre visite, vérifiez sur le site du musée d’Orsay qu’il a bien retrouvé ses cimaises.
  • Horaires : le musée d’Orsay est généralement ouvert du mardi au dimanche, avec une nocturne le jeudi, et fermé le lundi. Réservez en ligne.
  • Dans le même musée : l’Hommage à Delacroix de Fantin-Latour, où figure Whistler, l’Olympia de Manet et La Nuit étoilée sur le Rhône de Van Gogh.

Questions fréquentes

Quel est le vrai titre du tableau ?

Arrangement en gris et noir n° 1. Le sous-titre « Portrait de la mère de l’artiste » a été ajouté pour le public et a donné le surnom de « La Mère de Whistler ».

Pourquoi le tableau est-il en France ?

L’État français l’a acheté à Whistler le 30 novembre 1891 pour 4 000 francs, pour le musée du Luxembourg, grâce notamment à Stéphane Mallarmé et à ses amis.

Le tableau a-t-il été exposé au Louvre ?

Oui, de 1925-1926 à 1986. C’était la première œuvre d’un artiste américain exposée au Louvre. Il est au musée d’Orsay depuis 1986.

Qu’est-ce que le cadre accroché au mur ?

Une vue de la Tamise gravée par Whistler lui-même : le peintre glisse ainsi son œuvre dans le portrait.

Le tableau voyage-t-il ?

Rarement. En 2026, il a été prêté à la Tate Britain de Londres pour une exposition Whistler. Vérifiez sa présence à Orsay avant votre visite.

Whistler voulait peindre une harmonie de gris et de noir ; le monde y a vu une mère. Un poète français lui avait promis le Louvre, et la promesse a été tenue. Plus d’un siècle plus tard, la plus américaine des icônes est toujours chez elle à Paris.

Image : Arrangement en gris et noir n° 1 (La Mère de Whistler) – James McNeill Whistler, 1871, musée d’Orsay, Paris. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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