Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte – Ses jaunes ont bruni, et il ne quittera plus Chicago
Depuis son entrée à l’Art Institute of Chicago en 1926, Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte n’a été prêté qu’une seule fois : au Museum of Modern Art de New York, en 1958. Quelques semaines après son arrivée, un incendie s’est déclaré dans le musée. Le tableau, évacué à temps, est sorti indemne ; depuis, il ne quitte plus Chicago. Et ce que l’on y voit aujourd’hui n’est plus tout à fait ce que Seurat a peint : l’un des jaunes qu’il a utilisés a bruni, assombrissant des pans entiers de sa grande toile lumineuse.
En bref
- Artiste : Georges Seurat (1859-1891)
- Date : 1884-1886, bordure peinte ajoutée vers 1888-1889
- Technique : huile sur toile
- Dimensions : 207,5 × 308,1 cm
- Mouvement : Postimpressionnisme – néo-impressionnisme
- Lieu de conservation : Art Institute of Chicago
Une toile peinte en deux temps
Au printemps 1884, Seurat commence à se rendre sur l’île de la Grande Jatte, une longue île de la Seine, à l’ouest de Paris, où les Parisiens viennent se promener le dimanche. Il y réalise des dizaines de croquis et de petites études peintes sur le motif. Mais la grande toile, il la compose dans son atelier, figure par figure, avec une rigueur presque architecturale.
La première version est peinte avec des touches croisées et hachurées. À partir d’octobre 1885, Seurat reprend tout le tableau avec une méthode nouvelle : il couvre la surface de petites touches de couleurs pures, juxtaposées, qui doivent se mélanger dans l’œil du spectateur et non sur la palette. Ce que l’on appellera le pointillisme – lui préférait parler de « chromo-luminarisme » ou de division de la couleur.
Plus tard encore, vers 1888-1889, il ajoute tout autour de l’image une bordure de points de couleur, censée faire la transition entre le tableau et son cadre blanc. En 2022, l’Art Institute a d’ailleurs doté l’œuvre d’un nouveau cadre blanc, plus proche de ce que Seurat souhaitait.
Une peinture fondée sur la science
La méthode de Seurat repose sur les théories de la couleur du XIXe siècle, notamment celle du contraste simultané : deux couleurs placées côte à côte se modifient mutuellement dans notre perception. Seurat pose côte à côte des points de couleurs complémentaires pour que la lumière vibre davantage qu’avec un mélange de pigments.
Le résultat est une lumière construite, presque intellectuelle. Les ombres ne sont jamais grises : elles sont bleues, violettes, vertes. Et la surface change selon la distance : de loin, des personnages solides comme des statues ; de près, un fourmillement de points. C’est un tableau qui oblige à bouger, à s’approcher et à reculer – exactement ce que les études sur l’attention des visiteurs de musée encouragent. Nous en parlons dans Ce que l’art fait au cerveau.
Un jaune qui a bruni
Seurat voulait une peinture plus durable et plus lumineuse que celle des impressionnistes. L’ironie est cruelle. Pour rendre les éclats du soleil dans l’herbe, il a utilisé un pigment alors nouveau, le jaune de zinc, qui s’est révélé très instable. En quelques années, les touches jaunes sont devenues brunes, les jaune-vert ont viré au vert olive, les oranges au brun rougeâtre. Avec le vieillissement naturel de l’huile, le tableau entier s’est assombri.
Pour sa grande exposition de 2004, l’Art Institute a demandé à un spécialiste de la science des couleurs, Roy Berns, de reconstituer numériquement l’aspect d’origine du tableau, sans y toucher. La simulation montre une toile beaucoup plus claire et lumineuse. Nous évoquons d’autres cas de couleurs disparues dans Neuf choses que nous avons apprises sur des tableaux célèbres après l’impression de votre manuel.
Symbolisme et détails à observer
Des personnages qui ne se regardent pas. Près de cinquante silhouettes peuplent la rive, mais presque aucune n’échange un regard. Chacune est figée dans son propre monde, de profil ou de face, comme des pièces sur un échiquier. Cette immobilité a valu au tableau d’être comparé à une frise antique ou à des figures égyptiennes.
Le couple à droite. Au premier plan, une femme à la tournure spectaculaire tient en laisse un petit singe. Le détail est souvent lu comme une allusion ironique : dans l’argot de l’époque, le mot « singesse » pouvait désigner une femme de mœurs légères. La scène bourgeoise, respectable en apparence, n’est peut-être pas si innocente.
La pêcheuse. À gauche, une femme tient une canne à pêche. Là encore, certains historiens y voient un jeu de mots sur « pêcher » et « pécher ».
La fillette en blanc. Au centre, seule figure à nous faire face, une petite fille vêtue de blanc fixe le spectateur. Elle est le point calme de toute la composition.
La géométrie. Les troncs verticaux, les ombres horizontales, les profils, les ombrelles en arc : tout est ordonné. Seurat construit une scène de loisir avec la rigueur d’un architecte.
À propos de Georges Seurat
Georges Seurat naît à Paris en 1859. Il étudie à l’École des Beaux-Arts, copie les maîtres au Louvre et lit avidement les traités scientifiques sur la couleur et la perception. En 1884, son premier grand tableau, Une baignade à Asnières, est refusé au Salon officiel ; il l’expose avec d’autres artistes au premier Salon des Indépendants. Ce tableau est aujourd’hui à la National Gallery de Londres.
Avec son ami Paul Signac, il fonde un nouveau courant. Il meurt brutalement à Paris le 29 mars 1891, à 31 ans, après quelques jours de maladie, laissant une œuvre peu nombreuse mais décisive.
Héritage et influence
Exposée en mai 1886 à la huitième et dernière exposition impressionniste, la toile fait scandale et devient aussitôt le manifeste d’un nouveau mouvement. Signac, Pissarro – qui adopte un temps la méthode –, Théo van Rysselberghe, puis les fauves s’inspirent de cette peinture par touches de couleur pure.
Elle est entrée dans la culture populaire : la comédie musicale Sunday in the Park with George de Stephen Sondheim (1984) en raconte la genèse, et une scène célèbre du film La Folle Journée de Ferris Bueller (1986) se déroule devant elle, à l’Art Institute.
Le tableau a été acheté en 1924 par le collectionneur Frederic Clay Bartlett, qui l’a déposé à l’Art Institute avant de l’offrir au musée en 1926, en mémoire de son épouse.
Et en France ?
Une île de la Seine. L’île de la Grande Jatte, partagée aujourd’hui entre Neuilly-sur-Seine et Levallois-Perret, existe toujours. Les guinguettes et les canotiers ont laissé place à des résidences et à des promenades, mais on peut encore longer ses berges et retrouver la lumière des dimanches de Seurat.
Un chimiste des Gobelins. La science derrière le tableau est française. Le chimiste Michel-Eugène Chevreul, directeur des teintures à la manufacture des Gobelins, à Paris, avait observé que certaines laines paraissaient ternes non à cause de leur teinture, mais à cause des couleurs voisines. En 1839, il publie De la loi du contraste simultané des couleurs, un ouvrage qui sera lu par les peintres pendant tout le siècle – et dont Seurat fera une méthode.
Le nom du mouvement. C’est un critique français, Félix Fénéon, qui, en 1886, forge le mot de « néo-impressionnisme » pour désigner la peinture de Seurat et de ses amis.
Seurat à Paris. Le musée d’Orsay conserve plusieurs œuvres de Seurat, dont Le Cirque, son dernier grand tableau, resté inachevé à sa mort. Pour retrouver la Seine et les loisirs des Parisiens à la même époque, voyez aussi Le Déjeuner des canotiers de Renoir, peint quelques kilomètres plus loin sur le fleuve.
Où voir l’œuvre aujourd’hui
Le tableau est conservé à l’Art Institute of Chicago, au cœur de Chicago, près du Millennium Park.
- Il ne voyage pas : pour le voir, il faut aller à Chicago.
- Vérifiez les horaires et réservez sur le site du musée.
- Venez le matin en semaine, et prenez le temps de vous approcher puis de reculer : c’est ainsi que le tableau se révèle.
- Dans le même musée : l’un des Nymphéas de Monet, une version de La Chambre à coucher de Van Gogh, et de nombreuses toiles impressionnistes et néo-impressionnistes, dont celles de Signac.
Questions fréquentes
Combien de temps Seurat a-t-il mis à peindre ce tableau ?
Environ deux ans, de 1884 à 1886, avec de nombreuses études préparatoires. Il a encore ajouté une bordure peinte vers 1888-1889.
Pourquoi le tableau ne quitte-t-il plus Chicago ?
Il n’a été prêté qu’une fois, au MoMA de New York en 1958. Un incendie s’y est déclaré le 15 avril 1958 ; le tableau a été évacué indemne. Depuis, l’Art Institute ne le prête plus.
Les couleurs du tableau ont-elles changé ?
Oui. Le jaune de zinc utilisé par Seurat a bruni : des zones jaunes, jaune-vert et orange se sont assombries. Une simulation numérique réalisée pour l’Art Institute a reconstitué son aspect d’origine.
Que signifie le singe dans le tableau ?
Il est souvent interprété comme une allusion ironique : dans l’argot de l’époque, « singesse » pouvait désigner une femme de mœurs légères. C’est une lecture répandue, mais non certaine.
Quelle différence entre pointillisme et impressionnisme ?
Les impressionnistes posent des touches rapides et libres pour saisir un instant. Le pointillisme juxtapose méthodiquement de petites touches de couleurs pures, pour que l’œil du spectateur réalise lui-même le mélange.
Seurat voulait une peinture aussi solide et durable que les fresques anciennes, fondée sur la science. Son jaune a bruni, son tableau a frôlé les flammes et ne voyage plus. Mais ses promeneurs immobiles continuent, chaque dimanche et chaque jour de semaine, de regarder la Seine depuis Chicago.
Image : Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte – Georges Seurat, 1884-1886, Art Institute of Chicago. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
