The Clothed Maja by Francisco Goya, 1805

La Maja vêtue (Maja vestida) – Le tableau qui cachait la Maja nue ? Histoire d’une légende

On raconte souvent que Manuel Godoy, le tout-puissant ministre du roi d’Espagne, avait fait installer dans son palais un mécanisme de poulies : la Maja vêtue, accrochée devant la Maja nue, se soulevait d’un geste pour révéler sa sœur dévêtue. C’est une belle histoire – mais aucun document ne la confirme. Au contraire, la première description du palais, en 1800, mentionne la Maja nue seule, sans son pendant. La Maja vêtue a sans doute été peinte un peu plus tard. Et c’est un inventaire dressé en 1808 par un agent français qui la cite pour la première fois.

En bref

La même femme, habillée

La Maja vêtue reprend exactement la pose de la Maja nue : allongée sur un divan, les mains croisées derrière la tête, le regard tourné vers le spectateur. Mais elle porte cette fois le costume des « majas », les jeunes femmes élégantes et populaires de Madrid : une robe blanche ajustée qui moule le corps, une large ceinture rose, un boléro jaune et noir.

Paradoxalement, beaucoup trouvent ce tableau aussi troublant que le nu. Le tissu léger souligne les formes, la pose reste la même, et le regard, direct, n’a rien perdu de son assurance. La Maja vêtue ne cache pas le corps : elle le suggère.

Peinte après la Maja nue

Les deux tableaux n’ont sans doute pas été peints en même temps. La Maja nue est datée de 1795-1800 par le musée du Prado : elle est mentionnée dès novembre 1800 dans le cabinet privé de Godoy, sans son pendant. La Maja vêtue est datée de 1800-1807.

La différence se voit dans la manière de peindre. La Maja nue est peinte avec une touche fine et précise, dans un esprit encore néoclassique. La Maja vêtue est peinte plus librement, à grands coups de pinceau, notamment dans les étoffes et le fond. On y reconnaît l’évolution de Goya vers une peinture plus rapide et plus expressive.

La légende du mécanisme

D’où vient l’idée que la Maja vêtue servait à cacher la Maja nue ? Elle est née de la paire elle-même : deux tableaux identiques, l’un habillé, l’autre nu, appartenant au même homme, réputé pour ses goûts libertins. Il était tentant d’imaginer qu’ils étaient superposés, et qu’un mécanisme de poulies ou de ressorts permettait de passer de l’un à l’autre selon les visiteurs.

L’histoire est répétée partout, mais elle ne repose sur aucune source d’époque. Les documents disent seulement que la Maja nue était accrochée dans un cabinet privé du palais, avec d’autres nus, et que les deux tableaux figuraient ensemble dans les inventaires à partir de 1808. Le reste relève du roman.

Symbolisme et détails à observer

Le costume. Le boléro, la ceinture rose et les escarpins dorés sont ceux d’une maja, figure populaire et typiquement espagnole, que l’on oppose alors aux modes à la française de l’aristocratie.

Le visage. Il est plus coloré, plus maquillé, presque plus vivant que celui de la Maja nue. Le contraste entre les deux visages a longtemps nourri les spéculations sur l’identité du modèle.

La touche. Approchez-vous des étoffes : les plis de la robe et des coussins sont rendus en quelques coups de pinceau rapides, à la différence du dessin précis du nu.

Le regard. Comme sa sœur, la Maja vêtue regarde le spectateur, calme et sûre d’elle. Ce face-à-face est la force commune des deux tableaux.

Qui était la Maja ?

Dès le XIXe siècle, on a voulu reconnaître dans la Maja la duchesse d’Albe, amie de Goya, ou Pepita Tudó, la maîtresse de Godoy, qui devint plus tard son épouse. Le musée du Prado juge ces deux identifications sans fondement. En 1945, des radiographies ont montré que le visage de la Maja nue n’avait jamais été repeint. Le modèle reste anonyme.

De Godoy au Prado

En 1808, Godoy tombe en disgrâce et ses biens sont saisis. En 1814, un inventaire décrit la Maja vêtue comme « une femme habillée en maja ». La même année, l’Inquisition s’empare des deux tableaux, et le 16 mars 1815 elle convoque Goya pour qu’il dise s’ils sont de lui, pour qui il les a peints et dans quel but. On ignore la suite.

Les deux Majas passent ensuite, en 1836, à l’Académie royale des beaux-arts de San Fernando, à Madrid. La Maja vêtue peut être vue par quelques visiteurs, tandis que la Maja nue reste à l’écart, jugée trop provocante. En 1901, les deux tableaux entrent ensemble au musée du Prado, où ils sont exposés côte à côte depuis.

À propos de Francisco de Goya

Né en 1746 à Fuendetodos, en Aragon, Goya devient peintre du roi en 1786, puis premier peintre de la Chambre en 1799. Sourd depuis une grave maladie en 1792-1793, il porte sur son temps un regard de plus en plus libre et de plus en plus sombre : Caprices, tableaux de guerre comme Le Trois Mai 1808, Peintures noires comme Saturne dévorant son fils. Il meurt en exil à Bordeaux en 1828.

Et en France ?

Un inventaire français. La toute première mention de la Maja vêtue se trouve dans l’inventaire des biens de Godoy dressé en 1808 par Frédéric Quillet, l’agent chargé des collections pour Joseph Bonaparte, que Napoléon venait de faire roi d’Espagne. Les deux Majas y apparaissent ensemble pour la première fois.

Un écrivain français et la légende. En 1843, l’écrivain Louis Viardot, qui avait vu la Maja vêtue à l’Académie de San Fernando, rapporte que l’on y reconnaissait la duchesse d’Albe. C’est par des auteurs français comme lui, ou comme Charles Yriarte, premier grand biographe de Goya en 1867, que la réputation des deux Majas s’est répandue en Europe.

Olympia. À Paris, en 1863, Édouard Manet peint Olympia, une femme nue allongée qui regarde le spectateur. Exposée au Salon de 1865, elle fait scandale. On la rapproche souvent des Majas de Goya, même si Manet n’avait sans doute pas vu la Maja nue, alors cachée à Madrid.

Où voir l’œuvre aujourd’hui

La Maja vêtue est exposée au musée du Prado, à Madrid, à côté de la Maja nue.

  • Horaires et tarifs : le Prado est ouvert tous les jours ; les deux dernières heures sont gratuites, mais très fréquentées. Vérifiez sur le site du musée et réservez en ligne.
  • Comparez les deux tableaux : même pose, mais pas la même touche ni le même visage.
  • Dans le même musée : les deux tableaux de mai 1808, les Peintures noires et la Famille de Charles IV de Goya, ainsi que Las Meninas de Velázquez.

Questions fréquentes

La Maja vêtue cachait-elle vraiment la Maja nue ?

C’est une légende. Aucun document d’époque ne mentionne de mécanisme. En 1800, la Maja nue est décrite seule dans le cabinet de Godoy ; la Maja vêtue a été peinte plus tard.

Quand a-t-elle été peinte ?

Entre 1800 et 1807, selon le musée du Prado, donc après la Maja nue, datée de 1795-1800.

Qui est le modèle ?

On l’ignore. Les hypothèses de la duchesse d’Albe ou de Pepita Tudó ne reposent sur aucune preuve.

Goya a-t-il été condamné par l’Inquisition ?

Il a été convoqué le 16 mars 1815 pour s’expliquer sur les deux tableaux saisis. On ignore la suite de la procédure.

Où voir les deux Majas ?

Côte à côte, au musée du Prado, à Madrid, depuis 1901.

On a voulu faire de la Maja vêtue un rideau, un jouet, un secret. Elle est d’abord un tableau à part entière, peint plus tard et plus librement que sa sœur nue. Au Prado, les deux femmes nous regardent ensemble, avec le même calme – et laissent chacun décider laquelle des deux en dit le plus.

Image : La Maja vêtue – Francisco de Goya, 1800-1807, musée du Prado, Madrid. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.

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