Le Jardin des délices terrestres – Le tableau que Philippe II a fait venir à l’Escorial
Le titre sous lequel le monde entier connaît ce triptyque n’est pas celui de Bosch. Quand il arrive au monastère de l’Escorial, en 1593, sur ordre du roi d’Espagne Philippe II, on l’appelle « la peinture du Madroño », l’arbousier – d’après l’arbre peint dans le volet de gauche. Avant cela, il avait orné le palais des comtes de Nassau à Bruxelles, puis avait été saisi pendant la guerre des Pays-Bas. Aujourd’hui, Le Jardin des délices est l’œuvre la plus célèbre du Prado : en 2016, l’exposition consacrée à Bosch a dépassé les 600 000 visiteurs, un record pour le musée.
En bref
- Artiste : Jérôme Bosch (vers 1450-1516)
- Date : vers 1490-1500 selon le musée du Prado
- Technique : huile sur panneaux de chêne
- Dimensions : 205,5 × 384,9 cm, volets ouverts
- Nom ancien : « la peinture du Madroño » (de l’arbousier)
- Mouvement : Renaissance du Nord – primitifs flamands
- Lieu de conservation : musée du Prado, Madrid, depuis 1939
Un triptyque pour un palais
Le Jardin des délices ne se trouvait pas dans une église. La première mention connue date du 30 juillet 1517, un an après la mort de Bosch : un voyageur italien, Antonio de Beatis, secrétaire du cardenal Louis d’Aragon, le voit dans le palais des comtes de Nassau, à Bruxelles, et décrit une peinture remplie de « choses bizarres ». La puissante famille de Nassau possédait un château à Breda, non loin de Bois-le-Duc, la ville de Bosch. On ignore si le triptyque a été commandé par le comte Engelbert II, mort en 1504, ou par son neveu, Henri III. Son sujet profane a même fait penser à une œuvre liée à un mariage.
Le tableau passe ensuite à Guillaume d’Orange, chef de la révolte des Pays-Bas contre l’Espagne. En 1568, le duc d’Albe, général de Philippe II, le confisque. Après plusieurs propriétaires, dont un fils du duc, le triptyque est acheté par Philippe II lors d’une vente aux enchères et envoyé, le 8 juillet 1593, au monastère de l’Escorial, près de Madrid. Il y reste jusqu’à la guerre civile espagnole, avant d’entrer au Prado en 1939.
Trois mondes en un
Le triptyque se lit de gauche à droite, comme une histoire de l’humanité.
Volets fermés. On découvre d’abord, peinte en grisaille, une grande sphère transparente : la Terre au troisième jour de la Création, encore sans hommes ni animaux, émergeant des eaux. En haut, Dieu le Père, minuscule, observe son œuvre.
À gauche, le Paradis. Dieu présente Ève à Adam dans un jardin peuplé d’animaux exotiques et fantastiques – une girafe, un éléphant, une licorne. Au centre se dresse une étrange fontaine rose, mi-végétale, mi-minérale. Mais déjà, des signes inquiétants apparaissent : des animaux s’entre-dévorent, une chouette guette depuis la fontaine.
Au centre, le jardin. Des centaines de personnages nus, hommes et femmes, s’adonnent aux plaisirs dans un paysage irréel : ils mangent des fraises et des cerises géantes, s’enlacent dans des bulles de verre, chevauchent des oiseaux immenses, tournent autour d’un bassin à dos d’animaux. Les couleurs sont claires et joyeuses. Mais ces plaisirs sont fragiles et éphémères, comme les fruits qui pourrissent et les bulles qui éclatent.
À droite, l’Enfer. Le ciel devient noir, traversé d’incendies. Les instruments de musique se transforment en instruments de torture. Un monstre à tête d’oiseau, assis sur une chaise percée, dévore les damnés. Au centre, l’« homme-arbre », au corps creux en forme de coquille, abrite une taverne ; son visage se retourne vers nous.
Symbolisme et détails à observer
Les fruits. Fraises, cerises, mûres : ces fruits délicieux mais vite gâtés évoquent la brièveté du plaisir. L’arbousier, dont le fruit ressemble à une fraise, a donné au tableau son nom ancien.
Les bulles et les coquilles. Elles enferment des couples : l’amour y est aussi fragile que le verre.
La musique de l’Enfer. Un damné est écrasé sous un luth, un autre crucifié sur une harpe. Sur les fesses d’un troisième, une partition est peinte. En 2014, une étudiante américaine l’a transcrite et jouée – nous racontons cette histoire dans Neuf choses que nous avons apprises sur des tableaux célèbres après l’impression de votre manuel.
Le sens. On a proposé de très nombreuses lectures : une mise en garde contre le péché de luxure, une image de l’humanité avant le Déluge, un monde à l’envers. Bosch n’a laissé aucun texte, et aucune interprétation ne fait l’unanimité.
À propos de Jérôme Bosch
Jheronimus van Aken, dit Bosch, naît vers 1450 à Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch), dans le duché de Brabant, dans une famille de peintres. Il prend le nom de sa ville pour signer ses œuvres. Il y passe presque toute sa vie, membre d’une confrérie religieuse prestigieuse, l’Illustre Confrérie de Notre-Dame, et meurt en 1516.
On ne lui attribue aujourd’hui qu’une vingtaine de tableaux. Mais son imagination – monstres, hybrides, paysages fantastiques – a marqué des générations d’artistes. Pieter Bruegel l’Ancien a commencé sa carrière comme « nouveau Bosch » ; on retrouve son héritage jusque dans les foules de Les Chasseurs dans la neige et l’architecture de La Tour de Babel.
Héritage et influence
Philippe II d’Espagne a été le plus grand collectionneur de Bosch : il a réuni plusieurs de ses œuvres à l’Escorial. C’est pourquoi le Prado conserve aujourd’hui la plus belle collection de Bosch au monde. Le moine José de Sigüenza, qui décrivit le monastère, voyait dans le triptyque une méditation sur la gloire vaine et le plaisir bref.
Au XXe siècle, les surréalistes ont vu en Bosch un précurseur, capable de peindre les rêves et les fantasmes. Le triptyque continue d’inspirer artistes, cinéastes, musiciens et créateurs de jeux vidéo.
En 2016, pour le 500e anniversaire de la mort du peintre, le Prado a organisé une grande exposition Bosch, qui a dépassé les 600 000 visiteurs, un record historique pour le musée.
Et en France ?
Un Bosch au Louvre. Le musée du Louvre conserve La Nef des fous, un petit panneau de Bosch, fragment d’un triptyque aujourd’hui démembré. Une barque surchargée, où se mêlent moines, religieuses et paysans qui boivent, chantent et mangent, dérive sans gouvernail : une satire de la folie humaine, proche par l’esprit de certaines scènes du Jardin des délices. C’est l’occasion de voir, à Paris, l’univers de Bosch de tout près.
Les surréalistes français. André Breton et les surréalistes, à Paris, ont fait de Bosch l’un de leurs ancêtres. Cette relecture moderne a beaucoup contribué à la célébrité actuelle du triptyque.
Le Prado, pour les Français. À Madrid, à deux heures d’avion de Paris, le Prado rassemble à quelques salles de distance le Jardin des délices, Las Meninas de Velázquez et les peintures noires de Goya, dont Saturne dévorant son fils.
Où voir l’œuvre aujourd’hui
Le Jardin des délices est exposé au musée du Prado, à Madrid, dans les salles consacrées à la peinture flamande, avec d’autres œuvres de Bosch.
- Horaires et tarifs : le Prado est ouvert tous les jours, y compris le lundi ; les deux dernières heures sont gratuites, mais très fréquentées. Vérifiez sur le site du musée et réservez en ligne.
- Venez tôt : le triptyque est la salle la plus fréquentée du musée.
- Approchez-vous : de nombreux détails mesurent moins d’un centimètre.
- Demandez à voir les volets : le revers en grisaille est parfois visible ; renseignez-vous sur sa présentation.
- Dans le même musée : d’autres Bosch, Bruegel l’Ancien (Le Triomphe de la Mort), Dürer, Velázquez et Goya.
Questions fréquentes
Quand Le Jardin des délices a-t-il été peint ?
Le musée du Prado le date d’environ 1490-1500. L’étude des panneaux de chêne montre qu’ils ont été produits après les années 1460.
Pourquoi l’appelait-on « la peinture du Madroño » ?
Parce qu’un arbousier (madroño en espagnol) apparaît dans le volet de gauche. Le titre actuel, Le Jardin des délices, est moderne.
Qui a commandé le triptyque ?
Il est lié à la famille de Nassau : on l’a vu en 1517 dans leur palais de Bruxelles. On ignore s’il a été commandé par Engelbert II de Nassau ou par son neveu Henri III.
Comment est-il arrivé en Espagne ?
Confisqué en 1568 par le duc d’Albe sur les biens de Guillaume d’Orange, il est ensuite acheté par Philippe II, qui l’envoie à l’Escorial en 1593. Il est entré au Prado en 1939.
Peut-on voir un Bosch en France ?
Oui : La Nef des fous est conservée au musée du Louvre.
Bosch a peint, pour le palais d’une famille princière, un paradis inquiétant, un jardin de plaisirs trop beaux pour durer et un enfer où la musique devient supplice. Saisi pendant une guerre, offert à un roi austère, rebaptisé, puis devenu l’image la plus célèbre du Prado, le triptyque n’a jamais cessé de changer de sens – et c’est peut-être ce qui le rend inépuisable.
Image : Le Jardin des délices – Jérôme Bosch, vers 1490-1500, musée du Prado, Madrid. Licence : domaine public. Source : Wikimedia Commons.
